En réflexion...

QUI DOIT GOUVERNER ?

On trouvera difficilement meilleur ouvrage et plus abordable que celui-là en matière de philosophie politique. Pour plusieurs raisons : parce qu’il nous offre une vision panoramique claire, complète, des étapes historiques qui ont jalonné les questions relatives à l’exercice du pouvoir ; parce qu’en philosophe lucide, rigoureux, P.H. Tavoillot va aux fondements des systèmes de pensée et d’action qu’il analyse ; parce qu’en pédagogue avisé, il s’attache à mettre en lumière la genèse des différentes sources de l’autorité. Aussi parvient-il, en quelque trois cent pages que nous n’avons aucune envie de lâcher, à nous faire comprendre comment philosophie et politique sont étroitement liées, comment la pratique politique qui relève de l’art ne peut se passer d’une réflexion sur les finalités du « vivre ensemble ».

Qui doit gouverner ? C’est une question simple en apparence, mais combien complexe si l’on prend en compte les options majeures qui ont caractérisé près de vingt-cinq siècles d’histoire. A chaque étape, le choix d’un régime a ouvert de nouveaux horizons, suscité de nouvelles interrogations, provoqué de nouveaux débats. Le mérite premier de l’auteur est de rendre vivants tous les scénarios. A commencer par la cité grecque qui a inauguré la recherche : quel est le meilleur régime ? A qui confier le gouvernement de la cité ? A un seul (monarchie) ? A plusieurs (aristocratie) ? ou à tous (démocratie) ? La réponse réfléchie et élaborée par les Grecs, réalisée par les Romains dans la République, puis l’Empire, fut celle du « gouvernement mixte » jugé comme le meilleur parce qu’il tenta de concilier les trois. Mais au crépuscule de l’Empire, l’Eglise chrétienne transforma la question : «  Est-ce Dieu ou César qui doit gouverner ? » L’idée d’une monarchie nationale de droit divin prévalut durant plus de mille ans. C’est seulement à l’aube des Révolutions démocratiques, anglaise, américaine et surtout française, que l’ont vit surgir la nouvelle réponse qui caractérisa jusqu’à aujourd’hui le régime désormais fondé sur la liberté et l’égalité : « C’est le peuple qui doit gouverner ! »

Mais à peine avait-on instauré la démocratie que l’on s’interrogea sur sa nature : « Qu’est-ce que le peuple en vérité ? » Est-ce la somme des individus qui constituent la société civile ou la collectivité en tant que volonté commune à tous, c’est-à-dire l’Etat ? Primauté à la société des individus au risque de sacrifier le bien commun ou place prioritaire à l’intérêt de tous au risque de le confier à une forme d’Etat négateur des libertés ? Comment articuler un équilibre ? Cette question se trouve au cœur de l’analyse savamment orchestrée par P.H.Tavoillot qui voit essentiellement deux pôles dans le contrat social moderne : d’un côté, le pôle libéral pour lequel la société est le produit des individus ; de l’autre, les dynamiques républicaine, mais aussi sociale-démocrate, pour lesquelles l’individu est le produit de la société que l’Etat incarne. Comment choisir et quel équilibre trouver ?

Là où Tavoillot convainc, c’est dans l’exposé singulier et solidement argumenté des voies modernes qu’il explore. Et là où il innove, c’est dans sa démonstration pertinente des lieux de crises. Car à ses yeux, l’exercice du pouvoir est aujourd’hui convoité par six candidats qui se disputent la prétention à gouverner : 1) les politiques qui visent un monopole oligarchique ; 2) les médias qui veulent voir régner l’opinion ; 3) la rue qui pousse au populisme ; 4) les sphères de l’intérêt et du profit qui répandent la marchandisation à outrance ; 5) les juges qui souhaitent trop judiciariser ; 6) les instances de la mondialisation qui menacent la souveraineté des nations.

Chacun de ces prétendants incarne une réalité de l’heure, mais aucun ne saurait revendiquer une légitimité exclusive. Tavoillot sait nous en persuader comme il sait nous faire voir que l’exercice du pouvoir démocratique contemporain n’a sans doute jamais été aussi complexe et difficile. Le passage des démocraties à l’âge adulte reste à conquérir. Car il ne s’agit jamais de rêver un gouvernement idéal ; il s’agit de « réaliser ce que son exercice suppose » en tenant compte des forces visibles mais aussi cachées qui travaillent la marche des peuples toujours en devenir. Belle leçon de réalisme et appel aux ouvertures créatrices !

François Gachoud

Pierre-Henri Tavoillot : Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité. Ed. Grasset, 313 pp.

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L’avènement des démocraties fut une longue et dure conquête. Comment, pourquoi ? Mais surtout, qu’en est-il aujourd’hui ? Un essai pertinent de Pierre-Henri Tavoillot.

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