En réflexion...

SAGESSES DE L’AMITIÉ

« Que l’on retranche de la nature le lien que crée la bienveillante amitié, nulle famille, nulle ville ne peut subsister, les champs même cesseront d’être cultivés ». L’auteur de cette pensée ? Cicéron dans son De Amicitia. Toute l’Antiquité a célébré pendant des siècles les vertus nécessaires au consensus que suppose la vie en société et, parmi elles, l’amitié était une vertu majeure. Pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui qui connaissent souvent l’isolement, la solitude, et vivent en individualistes cloisonnés, le recueil d’anthologie de textes sur l’amitié publié par J.Follon et J.McEvoy pourrait représenter un guide précieux, une source féconde de réflexion et une manière de découvrir un art de vivre.

Dans la philosophie moderne comme dans la pensée contemporaine, les discussions sur l’amitié ont été remplacées par des controverses épistémologiques sur les notions de conscience, de conditions de possibilités de la connaissance humaine et d’intersubjectivité. Les dictionnaires philosophiques, même les plus récents, ne font de place à l’amitié que pour citer les philosophes anciens. C’est un signe qui ne trompe pas. D’où l’intérêt évident de cette anthologie qui nous dévoile la place éminente de l’amitié au cœur des réflexions éthiques et sociales. Les Anciens ont encore beaucoup à nous apprendre sur l’art de vivre les rapports humains, même si nos sociétés actuelles ne fonctionnent plus comme les cités grecques ou la république romaine.

Quelle fut la raison fondatrice du thème de l’amitié dans l’Antiquité ? Ce fut la naissance de la démocratie. C’est en effet seulement au moment où les relations entre citoyens furent établies sur les valeurs de liberté et d’égalité que l’amitié, mais aussi la justice, apparurent comme des vertus nécessaires au fonctionnement harmonieux de la société. Opposant cette forme de régime aux grandes monarchies orientales traditionnelles, Aristote justifie très bien le rôle joué par ces deux vertus : » Si, dans les tyrannies, l’amitié et la justice ne jouent qu’un faible rôle, dans les démocraties, au contraire, leur importance est extrême : car il y a beaucoup de choses communes là où les citoyens sont égaux. » Sous ce rapport, on peut affirmer que pour les Grecs et les Romains de l’Antiquité, la vie de la cité, fondée sur l’égalité, la justice et l’amitié, fut la matrice culturelle de la philosophie, comme plus tard la foi chrétienne représenta le fond sur lequel s’édifia la pensée médiévale. L’établissement de la démocratie fut donc l’environnement politique et culturel qui permit aux vertus de justice et d’amitié d’émerger. Elles devinrent alors indispensables au fonctionnement même de ce régime politique.

Il faut aussi comprendre que dans l’Antiquité, surtout grecque, les hommes ne séparaient pas la recherche du bonheur individuel dans les relations interpersonnelles du bonheur communément partagé dans l’amour de la cité. Or cet amour-là supposait un dévouement désintéressé de la part des citoyens. En cela l’amitié tenait une place centrale. Ainsi Cléobule, l’un des sept sages de la Grèce, «   conseillait de faire du bien à son ami pour le rendre encore plus ami, et à son ennemi pour s’en faire un ami. «     Plus tard Platon considéra la philia, c’est-à-dire l’amitié, comme le lieu privilégié de l’éducation, car la philia et le bien véritable de la communauté dans les rapports de justice sont des valeurs inséparables. Aristote, à sa suite, définira l’amitié à la fois comme une forme d’égalité comparable à la justice, puisque chacun des partenaires rend à l’autre des bienfaits identiques, et comme une préparation à la sagesse qu’il appelait contemplative.

L’égalité qui existe dans l’amitié conduit à la notion d’identité : « un ami est un autre moi. » Si bien que même l’autosuffisance caractéristique du sage ne saurait consister dans l’indépendance absolue. Si l’un des plus grands biens dans la vie est de se connaître et de s’aimer soi-même, l’homme parfait a besoin d’un second moi, c’est-à-dire d’un ami, comme le miroir dans lequel il se découvre vraiment. Autrement dit, sans l’amitié vécue dans un amour de bienveillance réciproque, il n’y a pas de véritable connaissance de soi. Mieux encore : le bonheur que chacun prend à être conscient de sa propre existence est partagé par la conscience de l’autre. C’est la raison pour laquelle l’amitié engendre aussi la joie.

Ces considérations nous font comprendre du même coup que, pour les philosophes, l’amitié était une valeur de premier plan : c’est elle qui constituait le lien unissant les membres d’une même école philosophique. Ces écoles n’étaient pas seulement des centres de formation intellectuelle, elles étaient aussi des communautés de vie. L’Hétairie de Pythagore, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Epicure étaient des communautés de vie. Comme plus tard, à l’ère chrétienne, les communautés de moines et moniales seront des communautés de vie. À la différence des premières fondées sur la philia, elles seront fondées sur l’amour de Dieu manifesté aux hommes par le don que le Christ fit de sa vie à tout le genre humain. Les chrétiens donnèrent à cette forme d’amour le nom d’agapè pour le distinguer de la philia grecque, mais ce fut également un amour d’amitié fondé sur la bienveillance et les bienfaits de l’Esprit-Saint. Si bien qu’il y a distinction, mais pas opposition entre ces deux formes d’amour. La charité ou agapè au sens chrétien intègre et dépasse à la fois les vertus propres à l’amitié si chère aux Anciens.

Il y a belle lurette que les philosophes ont complètement perdu le sens donné par les penseurs anciens à la recherche philosophique au sein d’une communauté de vie. C’est bien le signe que l’amitié, et depuis fort longtemps, n’est plus au cœur des préoccupations des philosophes. On peut et on doit, à mon sens, le regretter. Mais rien ne nous empêche de retrouver, grâce aux Anciens, le goût d’une exigence qui va bien au-delà de la seule réflexion philosophique, celle qui consiste à vivre sa pensée dans une relation qui rend aussi heureux, parce qu’elle est fondée sur l’amitié. Cette anthologie nous en donne la possibilité. C’est en quoi sa publication est une idée lumineuse.

François Gachoud

JACQUES FOLLON ET JAMES MCEVOY : SAGESSES DE L’AMITIE.Anthlogie de textes philosophiques anciens. Ed.Univ. de Fribourg-Cerf. Coll. Vestigia nr.24...   

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