En réflexion...

LE SIÈCLE DE SARTRE

Bernard-Henri Lévy nous livre un modèle d’enquête philosophique. Menée à un train d’enfer.

Je rends les armes !  En parcourant le Nouvel Observateur dont la une proclamait mi-janvier que Sartre revient après vingt ans de purgatoire, j’ai bien cru qu’on nous inventait là un coup médiatique pour relancer un dinosaure qui n’a par ailleurs jamais disparu de la scène philosophique et littéraire. J’ai cru qu’à peine au seuil de l’an 2000, on nous avait orchestré un retour de Sartre pour le consacrer à tout prix au Panthéon du génie. Insupportable non ? J’ai surtout cru que BHL nous balançait son Siècle de Sartre pour revenir lui-même à la philosophie où il brilla un temps avant de signer des œuvres de moindre poids et de soigner par ailleurs sa fragile image médiatique et pour le moins contestée. Eh bien non ! Je rends les armes. Disons-le clairement: le Siècle de Sartre est un livre fort.

Ce n’est pas une étude de plus sur l’auteur de L’Etre et le Néant, fût–elle brillante et novatrice, mais une enquête. Une enquête en principe à la portée de tous. Même s’il s’agit là d’une enquête philosophique. Car elle est passionnée et passionnante, menée au triple galop, dans l’enthousiasme et l’emportement. Pas cette sorte d’emportement qui procède de l’aveuglement ou de l’admiration béate et incontrôlée. Mais l’emportement qui jaillit des profondeurs, celle de la fréquentation inlassable des textes, de tous les textes de Sartre et de toutes ses formes d’engagement dans le siècle. Le lecteur qui prend le chemin de cette aventure découvrira rien moins que le vingtième siècle parcouru à grands pas. Il en visitera toutes les saisons habitées par la présence de Sartre, par les choix de Sartre. Tel fut l’intellectuel qui fit corps avec son temps comme on fait corps avec sa vie : « Sartre dans tous les genres. Sartre dans tous les états de l’époque. Un Sartre qui est le seul de sa génération à tenter, avec une énergie unique et que l’on ne retrouvera après lui chez aucun autre, le pari de l’œuvre absolue. »

Si je n’avais lu  cette somme de 670 pages à la folle allure que Lévy imprime  à son texte, j’aurais plutôt parié pour Camus dont je me sens plus proche ; j’aurais élu Proust sommet inégalé des romanciers de génie ; j’aurais accordé pour le vingtième siècle une très grande place à Gide, Claudel, Valéry, Bernanos, sans lesquels ce siècle n’aurait pas été celui de grands écrivains ; j’aurais bien vu Malraux occuper lui aussi son temps avec autant de bonheur que Sartre. Et du côté des philosophes, j’aurais montré que Bergson, Marcel, Foucault et surtout Levinas  ont laissé des œuvres plus décisives que L’Etre et le Néant, La Nausée ou La Critique de la Raison dialectique.  Mais voilà. Lévy a tout de même raison. Même si l’on peut dire de Sartre « qu’il n’aurait pas tâté de tous les genres s’il n’avait eu la certitude d’exceller dans l’une d’elles », même si l’on peut dire de Sartre « second partout parce que premier nulle part, virtuose universel, touche-à-tout de génie, monarque sans vraie couronne », le fait est là et le livre entier de BHL en fait la remarquable démonstration : « Sartre est le seul qui a réussi à saturer l’espace littéraire et culturel de son temps. » Rien de ce qui est le théâtre de ce monde ne lui fut étranger. Il a été pour le vingtième siècle l’intellectuel total comme Voltaire l’a été pour le dix-huitième.

On peut détester Voltaire  comme on peut détester Sartre, mais il reste qu’ils ont occupé toute la place. Sartre s’est trompé et parfois lourdement, jusqu’à sa fameuse profession de foi comme compagnon de route des communistes. C’est vrai qu’il a hissé le marxisme au niveau d’un « horizon indépassable ». Et c’est aussi vrai qu’il a proclamé que « tous les anticommunistes sont des chiens. » Pour BHL, il n’y a pas d’un côté le bon Sartre et de l’autre, le mauvais. Il y a celui qui a aimanté tous les courants, toutes les forces, toutes les intensités de son temps.

Il y a d’abord et avant tout le grand aventurier de la liberté, celui qui a incarné de bout en bout son fameux principe « l’existence précède l’essence ». Que Sartre fût détesté, même haï de tous ceux qui l’ont poursuivi jusqu’aux injures d’ordre scatologique, c’est infâme, selon Lévy. Car sa philosophie du sujet sans nature, si elle est antihumaniste, est profondément antitotalitaire. C’est ce premier Sartre qui l’emporte largement sur le second, celui du ralliement plus tardif au marxisme, aux maîtres-penseurs engendrés par Hegel. Le grand apport de Sartre à la philosophie restera d’avoir forgé cette idée du sujet qui n’est rien d’autre que la totalité de ses actes en situation, qui n’a pas une conscience, un moi, mais autant de consciences et de mois qu’il y a de circonstances et formes d’engagement. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de cette œuvre monumentale mais en tout point inachevée. On l’a assez dit, mais c’est à ce prix que Sartre a habité son siècle.

Le Sartre de Lévy est une longue généalogie. C’est une scrupuleuse auscultation des ancrages les plus profonds de la pensée de Sartre et de sa considérable influence. C’est dans ce sillon-là que BHL a creusé et que nous descendons. Qu’est-ce qu’on y trouve ? Surtout le génie de l’anticipation : c’est à lui Sartre, à ce « maître inavoué » que les intellectuels majeurs de la seconde moitié du vingtième siècle français doivent leurs intuitions-mères. Ainsi les penseurs de la dissolution du sujet : Althusser, Lacan, Foucault, Deleuze. Mais en même temps, Sartre trace, selon BHL, une ligne de crête opposée : celle qui va de Husserl à Levinas et qui consiste à sauver malgré tout cette idée de sujet afin qu’il ne se dissolve pas dans l’inhumain. « Comment faire, après la mort de l’homme (voir Foucault), pour que les droits de l’homme ne soient pas les droits morts d’un homme mort ? Eh bien voilà. Sartre. », écrit Lévy qui voit en cela « le mérite d’une philosophie qui aura joué sur les deux tableaux de l’intelligence et de la vertu. »

Quant à la dernière image de Sartre, elle n’aura pas été celle d’un aveugle réduit à son impuissance, mais celle d’une pensée encore et toujours en projet. « Que reste-t-il ? » écrivait Sartre à la fin des Mots . Sa réponse est connue, où l’on peut lire finalement la même conception que celle de Montaigne : « Un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

François Gachoud

BERNARD-HENRI LEVY : LE SIECLE DE SARTRE. Enquête philosophique. Ed. Grasset, 670 pages.

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