En réflexion...

ELOGE DE LA VIE SENSIBLE

On a parfois coutume d’opposer la vie sensible à celle de l’esprit. On a tort. C’est à distinguer bien entendu. Mais il est bon de réaliser qu’elles peuvent se féconder l’une l’autre : la vie sensible nourrit l’esprit et l’esprit donne à la sensibilité une nouvelle dimension. Emanuele Coccia l’a opportunément compris en nous proposant un essai court, dense, limpide et profond pour nous introduire aux vertus de cette riche symbiose.

Coccia part de cette évidence : nous baignons dans le sensible. Et rien ne parvient jusqu’à notre esprit si nous ne passons d’abord par le regard, la voix, le goût, le toucher, la sensation du monde en un mot. Mais comment concilier notre immersion dans les couleurs, les saveurs, les sons, les odeurs et l’univers de nos idées, de nos valeurs rationnelles, morales, spirituelles ? Aprsè tout, les chiffres et les équations, les droits de l’homme ou les vertus n’ont apparemment pas grand-chose à voir avec nos sensations. Eh bien si ! Telle est la forte intuition développée dans ce livre : le sensible est un entre-deux, une réalité médiane ; il n’appartient ni aux choses extérieures, ni au sujet que nous sommes. Le sensible est un phénomène qui touche le corps et l’esprit sans être lui-même le corps ou l’esprit.

La meilleure manière de le comprendre est d’explorer nos images, selon Coccia. Elles n’ont ni poids ni épaisseur, mais elles nous affectent et nous parlent comme des formes qui sont hors et au-delà de leur matière. C’est ce phénomène que l’auteur développe tout au long du livre en prenant l’exemple du miroir : mon image dans le miroir, ce n’est pas moi comme un objet-chose, c’est moi comme séparé de ma quantité matérielle, c’est donc moi comme réfléchi selon une forme dans laquelle ma conscience se reconnaît et peut se penser. Autrement dit, par là nous pouvons naître au monde de nos idées, de nos valeurs et de l’esprit. Voilà qui est intéressant à découvrir.

François Gachoud

Emanuele Coccia : La vie sensible. Traduit de l’italien par Martin Ruefff. Ed. Bibliothèque Rivages, 158 pp.

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