En réflexion...

PHILOSOPHES ET SCIENTIFIQUES DIALOGUENT-ILS ASSEZ?

Il semble que non. Et l’on peut se demander pourquoi. Ce divorce est regrettable.

Raison pour laquelle Yves Agid, un neurologue, et Roger-Pol Droit, philosophe, ont jugé bon de se rencontrer et de partager leurs expériences. Comment s’y sont-ils pris ? Ils ont décidé de le faire en marchant. Et qu’ont-ils découvert ? Qu’il y a un rapport étroit entre la marche et la pensée. On peut en effet penser en marchant comme ou peut choisir de marcher pour penser.

Ainsi est né un livre original qui tient également du pari : peut-on avancer un titre qui rappelle Descartes en proposant Je marche donc je pense. Ed. Albin Michel ? Mais avant de s’arrêter à cette démarche, allons d’abord au résultat : pourquoi est-il si urgent qu’un philosophe et un scientifique se parlent et dialoguent ?

« Je suis convaincu, précise le neurologue Yves Agid, que ce qui manque le plus aux scientifiques aujourd’hui, dans toutes les disciplines, ce sont justement des liens avec les philosophes ». Roger-Pol Droit acquiesce :  «Oui, les relations avec les scientifiques font cruellement défaut à l’écrasante majorité des philosophes . Et, de fait, tout se passe comme si chaque tribu avait sa langue, ses rites, ses coutumes. Chaque monde ignore l’autre ».

Mais cette séparation est assez récente souligne le philosophe. Car, par exemple, Platon inscrit au fronton de l’Académie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». Aristote écrit un traité de physique, fonde les sciences naturelles et la biologie tout en exerçant la logique et en élaborant sa métaphysique. De nombreux médecins comme Galien et Avicenne sont aussi philosophes. Plus tard, Leibniz inventera le calcul intégral.

Parmi les causes du divorce entre science et philosophie, il y a d’abord la révolution inaugurée par Galilée. Tout va changer ensuite parce que le monde devient en effet calculable et mathématisé. Dès lors et à partir du 18ème siècle surtout, la spécialisation n’a fait que croître : chaque discipline scientifique s’est institutionnalisée puis cloisonnée. C’est un fait.

Or, aujourd’hui, les sciences cognitives et la neurologie du cerveau peuvent éclairer certaines questions de la philosophie portant sur le langage, la mémoire, la conscience. Quant à la philosophie, RP.Droit soutient que « la formulation de la pensée passe par les mêmes étapes que celles nécessaires à la marche: des périodes d’avancement, des écarts que je rattrape, tout cela en essayant de trouver un équilibre afin que le déroulement de ma pensée s’effectue sans me tromper … La pensée, aussi bien scientifique que philosophique, est mouvement, progression pas à pas. En cela, elle me paraît entretenir avec la marche une parenté profonde, structurelle ». Marcher en pensant est donc un exercice commun aux deux disciplines.

Question majeure: y a-t-il seulement continuité entre l’évolution du langage depuis les origines jusqu’à l’homme, ce que soutient le neurologue ? Ne faut-il pas introduire, selon le philosophe, une discontinuité pour comprendre le saut considérable entre les connexions chimiques et mesurables des réseaux de neurones et la pensée spécifiquement humaine capable de prendre conscience d’elle-même, de ce qu’elle pense et d’en juger pour agir en toute liberté, ce que les animaux ne sauraient faire ? RP. Droit précise : « Ce que je rapproche de la marche, ce n’est pas simplement la pensée en général, mais la pensée philosophique. Car celle-ci se caractérise par un mouvement de retour de la pensée sur ses propres opérations. Il y a philosophie lorsque la pensée se demande en quoi elle consiste, s’examine, se met à l’épreuve, teste ses propres outils, s’interroge sur sa validité. Philosophique est une pensée qui se pense ». Sa relation au langage devient objet d’abstraction. Platon, le premier, soutient que nous sommes capables d’accéder au monde des Idées avec majuscule. Elles sont immatérielles, intemporelles, universelles, comme celle de la justice, modèle idéal justifiant la norme de l’égalité des droits humains pour tous ; comme celle de l’infini sans limites que justifient les scientifiques, notamment en astrophysique.

Toujours est-il que nous pouvons « marcher dans les idées », que nous soyons philosophes ou scientifiques. Au cours de ce dialogue, le philosophe et le neurologue n’ont cessé de le faire. Et ils finissent par converger sur ce point :  le mystère reste entier à leurs yeux!  Il y a tant de questions sans réponse dans le vaste champ du savoir.

N’hésitons pas à le dire : il y a dans cette double position du scientifique et du philosophe une posture de sagesse authentique. Raison pour laquelle il vaut la peine de marcher dans les pas de ces deux compagnons de route au gré des huit promenades auxquelles ils nous convient. C’est stimulant et surtout agréable. Vous n’allez pas vous ennuyer et vous partagerez avec eux ce plaisir si particulier : celui de penser en marchant. Car marcher, c’est aussi apprendre à penser.

François Gachoud, philosophe

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