En réflexion...

PARLONS PHILO AVEC LES ENFANTS !

Aux parents parfois désemparés face aux questions dérangeantes des enfants, Roger-Pol Droit répond sans hésiter : « Faites donc le pas ! » Il nous explique comment et pourquoi.

Tout semble opposer l’enfant et le philosophe : l’enfant ne sait rien ou si peu, le philosophe en principe beaucoup ; l’enfant marche à l’affectif, le philosophe à la raison ; l’enfant est impulsif, le philosophe réfléchi ; l’enfant vit le concret, le philosophe pense dans l’abstrait. Or rien n’est plus faux, selon R.P.Droit. N’est-ce pas parce que nous ne savons pas que nous désirons savoir ? L’enfant et le philosophe partagent cette ignorance et ce désir. Ils ont surtout en commun le même étonnement quand ils se posent des questions. Questions à la fois vitales et vertigineuses quand elles touchent à l’essentiel : « Qu’est-ce que c’est exister ? Que veut dire vivre, aimer, être libre? Dieu existe-t-il et que peut-on en dire ? Y a-t-il une vie après la mort ? » Ces interrogations-là nous laissent tous démunis. Elles nous font voir que, pour le philosophe comme pour l’enfant, rien n’est évident, même ce qui paraît évident. Tel est le b. a. ba de la démarche philosophique.

On l’aura compris. Il est finalement très naturel de parler philo avec ses enfants. Leurs questions sont vraies, authentiques et souvent profondes : « Dis Papa, pourquoi je suis moi et pas un autre ? Où se trouve-t-elle maintenant ma grand’mère qui est morte hier ? » Avouons qu’il y a là de quoi rester coi. Qui n’a pas été pris au dépourvu devant ce genre de questions ? Mais ne nous dérobons pas ! Surtout, conseille Droit, ne renvoyons pas l’enfant à lui-même par honte de montrer notre ignorance. Ne craignons pas de voir notre assurance d’adulte mise à mal. Commençons plutôt par reconnaître que nous ne savons pas. Car ce n’est pas grave! Face à ce genre de questions, personne n’a LA réponse.

Que pouvons-nous faire ? Tout simplement montrer à l’enfant que sa question, nous-mêmes nous nous la posons également. Le philosophe est justement celui qui se met à la recherche d’une réponse, à la recherche de la vérité la plus proche possible de cette réponse. En tant que parents, nous devenons au fond philosophes quand nous éveillons nos enfants avec le souci de creuser, d’explorer, de discuter et d’approfondir ces questions. Il faut évidemment savoir s’adapter, se mettre à leur niveau et donc, par là, aider l’enfant à prendre en compte ses propres questions. R.P. Droit a cette jolie formule : « Les philosophes sont des enfants qui n’ont pas renoncé à leurs questions ».

Cependant, direz-vous, comment fait-on concrètement ? Eh bien, commençons par nous dire que réfléchir avec eux, ce n’est pas si compliqué. Il ne s’agira pas de leur faire un cours ni de leur enseigner Platon ou Descartes. Il s’agira de parler avec les mêmes mots qu’eux, mais en modifiant le registre. Par exemple, au lieu de dire à l’enfant : « Quelle heure est-il ? », on questionnera autrement : « Comment le temps passe-t-il ? Peut-on le mesurer ? » Et, avec lui, on cherchera une réponse. Ce ne sera pas nécessairement la meilleure, mais celle qu’on cherche ensemble.

C’est sans doute là que survient le plus important. Ce qu’il s’agit de découvrir par ce dialogue, c’est le plaisir de penser. L’enfant comprendra très bien que sa curiosité mise en éveil est ainsi satisfaite par la démarche elle-même : il y a comme une dimension ludique à s’interroger, à esquisser des hypothèses de réponses, à éprouver la découverte d’une vérité parce qu’on a su lui donner une justification. Il conviendra aussi d’entretenir le questionnement de l’enfant pour qu’il apprenne à se confronter à certaines difficultés et finalement à lui-même. Ce qui lui montrera le sens de nos limites. Nous n’avons pas réponse à tout, il y a du mystère, des choses qui nous dépassent. On veillera enfin à varier les points de vue pour expliquer qu’en cette recherche, il y a pluralité de conceptions : « Finalement, précise Droit, le plus important dans ce « parler philo », c’est bien d’éprouver, par vous-même et avec votre enfant, pour lui et parfois par lui, qu’il existe une extrême diversité de positions de la pensée humaine. L’horizon de la réflexion est, en ce sens, toujours ouvert et toujours mouvant ».

La garantie de cette ouverture ? Ce que R. P. Droit appelle « penser à double face ». Cela veut dire qu’en abordant une notion, on peut s’essayer à penser la notion contraire : à l’injuste répond le juste, à la guerre la paix, au mal le bien, à la mort la vie, le rire aux larmes, la beauté à la laideur. Ce sont là quelques exercices pratiques proposés et expliqués par Droit. Nous voilà en compagnie d’un excellent guide. Le résultat ? « Tenir ensemble la diversité des points de vue et la fermeté de nos convictions ». Car il s’agit de déterminer, au travers de ce cheminement, à quoi on adhère en essayant d’en donner les raisons, d’en justifier la valeur. Ce qui n’empêche en rien de comprendre que toute position s’inscrit dans l’ouverture d’un débat.

L’ouvrage de Roger-Pol Droit n’est pas seulement stimulant. Il révèle en fait à tous les parents qu’ils peuvent devenir eux-mêmes bons philosophes quand ils se soucient d’éveiller l’intelligence de leurs enfants. Quoi de plus heureux et de plus gratifiant ?

François Gachoud

Roger-Pol Droit : Osez parler philo avec vos enfants. Ed. Bayard. 167 pp.
Signalons parallèlement la naissance de collections destinées aux plus jeunes :
La collection de l’éditeur « Les petits Platons » permet de découvrir Socrate, Kant, Saint Augustin, Lao-Tseu et d’autres, à partir d’histoires qui traversent leurs œuvres et à l’aide d’illustrations. Dans le même registre mais par thèmes, il y a aussi « Les goûters philo » aux Ed. Milan.

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