En réflexion...

LA BEAUTE DU MONDE COMME UNE ENIGME

L’académicien François Cheng médite sur la beauté et ses raisons cachées. Essai poétique à portée métaphysique.

François Cheng est resté tout au long de sa vie celui qui, toujours, s’étonne. Et en vieillissant, loin de se sentir désabusé, il n’a cessé de s’étonner plus encore. La raison en est simple, mais c’est une simplicité qui porte la marque des profondeurs longtemps cultivées : « Sans la beauté, confesse-t-il, la vie ne vaut probablement pas la peine d’être vécue. » Fort de cette conviction, l’auteur d’essais, de monographies, de livres d’art et surtout de recueils de poésie, nous livre Cinq Méditations sur la beauté. Un essai tout en délicatesse, incisif, et dont la tonalité, la sensibilité contagieuse nous entraînent dans l’exploration passionnante de l’énigme : pourquoi donc la beauté nous touche-t-elle, pourquoi nous ouvre-t-elle des voies propres à côtoyer l’admirable, mais aussi l’infini ?

Le petit chinois originaire de la province du Jiangxi qui, dans les années trente du siècle passé, contemplait la magie de la chaîne du mont LU, n’a pas oublié que, pendant quinze siècles, cette montagne fut investie par des ermites, des peintres et des poètes. Une fois installé en France, le jeune homme, s’il a conservé la certitude que « la beauté du mont LU signifie un mystère sans fond », a découvert l’art de l’Occident en toutes ses formes d’expression. Si bien qu’il lui devint tout naturel de méditer par la suite sur les conceptions et relations esthétiques entre l’Orient et l’Occident. Dialogue intense dont nous recueillons ici les fruits.

François Cheng a résolument fait le choix d’une posture d’accueil, non de conquête. Les oeuvres d’art comme la beauté du monde ne livrent une part de leur pouvoir d’attraction et de leurs secrets qu’à ce prix-là. Il s’agit d’apprendre à recueillir les manifestations de la vie. Laquelle réserve ses ouvertures à ceux-là seuls qui savent s’étonner. S’étonner de quoi ? De la mystérieuse présence offerte par la vie en son pouvoir créateur. Chaque être, de la plante au visage humain, est porteur d’un élan qui tend à manifester son éclat. Un éclat à la fois indéchiffrable et unique : « Chaque être étant unique, chacun de ses instants étant unique, sa beauté réside dans l’élan instantané vers la beauté, sans cesse renouvelé, et chaque fois comme neuf. » Il manquerait l’essentiel au sens de l’univers et de l’homme s’ils ne manifestaient aucune beauté. Le poète mystique Angelus Silesius ne l’a-t-il pas suggéré à sa manière en ce distique devenu fameux :

         La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit

         Sans souci d’elle-même, ni désir d’être vue.

L’éclat de sa beauté est une présence qui se suffit à elle-même. Elle ne se contente pas de fonctionner. Il lui a pris de devenir belle. C’est sa Voie (Tao), la Voie de la vie qui maintient ses promesses ouvertes.

Depuis Zhuangzi ( 4e s.av.J.C.), un des pères fondateurs du taoïsme, l’élan de l’univers tout entier vers son accomplissement est oeuvre de beauté. La beauté d’un être réside dans son « YI ». Le « YI » est « l’essence invisible qui le meut, sa saveur, son parfum et la résonance que ceux-ci engendrent. » C’est par le parfum que la rose accède à « l’infini de son être ». Le parfum n’est pas un attribut accessoire de la rose, «  il en est l’essence ». Aussi dit-on, quand on parle d’une personne dont l’âme ne meurt pas : « Liu-fang-bai-shi », ce qui signifie : « Son parfum qui reste est impérissable ». Nous voilà loin des trivialités marchandes de l’esprit de consommation. Et loin de considérer le vivant, la cellule, comme de simples processus biochimiques manipulables, comme de purs lieux d’instrumentation !

C’est aussi, par exemple, ce qu’il convient de dire du sourire énigmatique de Mona Lisa : sa beauté ne procède pas de la combinaison de ses traits extérieurs, elle vient du plus profond de son mystère. Mystère soutenu par le regard. Un regard qui est plus que les yeux. Un regard qui monte de l’âme. Indicible spectacle dont la présence seule signifie l’inépuisable énigme. Ce que Michel-Ange exprimait à sa manière dans un sonnet à l’aimé : « Je dois aimer en toi cette part que toi-même tu aimes ; c’est ton âme ». Ce que F. Cheng commente ainsi : « L’âme s’éprend de l’âme. Sa dimension est l’infini. » Le regard de Mona Lisa est en fait un regard transfiguré. Le lieu en est un espace ouvert entre le visible et l’invisible, entre le fini et l’infini. Et c’est l’émanation de cette transfiguration qui lui confère son indicible beauté.

Ceux qui sont fermés à cette dimension transcendante n’accèdent pas à la source de beauté. Ceux qui, par contre, se reconnaissent à l’ébranlement admiratif de leur être quand fait soudain irruption la beauté qui rayonne d’un visage, d’un regard d’enfant, d’une montagne émergeant de la brume matinale, ou encore des tournesols de Van Gogh, des nymphéas de Monet, de la montagne Sainte Victoire de Cézanne, ou des éclats de lumière qui descendent dans les obscures profondeurs des tableaux de Rembrandt, ceux-là trouveront dans les Méditations de François Cheng de quoi nourrir leur amour du Beau. Et sans doute souscriront-ils à la saisissante injonction de Dostoïevski qui, face au mal qui fait souffrir et envahit le monde des hommes, osait s’exclamer. « C’est la beauté qui sauvera le monde ».

François Gachoud

François Cheng : Cinq Méditations sur la beauté. Ed. Albin Michel, 165 pp.

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