En réflexion...

N’OUBLIE PAS DE VIVRE !

En explorant l’oeuvre de Goethe, Pierre Hadot nous entraîne à la découverte de la joie d’exister. A méditer sans modération.

Une disposition constante à s’émerveiller ! C’est l’invitation pressante que le philosophe Pierre Hadot nous adresse au seuil d’un bel ouvrage consacré à la pensée de Goethe. Ce n’est plus le Memento mori cher à Platon et aux romantiques, c’est Memento vivere ! Apprendre à vivre et se souvenir que la vie se découvre et se suffit à elle-même dans la capture de l’instant présent. Nous ne vivons qu’au présent de nous-même ! C’est déjà ce que déclarait en substance Pittakos, l’un des sept sages de la Grèce archaïque, lorsqu’il avançait que le meilleur de notre existence, c’est de « bien faire le présent ». Oui, « le présent seul est notre bonheur », enchaîne Goethe. Et la clé qui lui donne accès passe par l’exercice répété d’une prise de conscience : c’est paradoxalement la finitude d’une vie de nature mortelle qui révèle la valeur infinie du bonheur d’exister dans l’instant. Le seul fait d’exister, s’il est « exercé » avec intensité au présent de soi, dévoile en effet une dimension d’éternité. Nous échappons au déroulement du temps. Nietzsche l’avait expérimenté avec force et déjà les stoïciens en avaient souligné le pouvoir. « Voilà ce qui te suffit, écrit Marc-Aurèle : la disposition intérieure dans laquelle tu te trouves en ce moment même, pourvu qu’elle soit une disposition de joie ».

L’intuition qui traverse le livre de Pierre Hadot n’a pas d’autre justification : le passé ne dépend plus de nous, l’avenir ne dépend pas de nous : le présent seul peut suffire à notre bonheur parce qu’il est la seule chose qui soit à nous et dépend de nous. A nous donc de le façonner, de le travailler comme un exercice auquel on croit. C’est une question de conviction, non de démonstration. Lorsqu’on fait l’expérience d’un instant de bonheur, surtout par le sentiment d’aimer, c’est sans réfléchir et sans le vouloir qu’on se laisse absorber dans le présent, pense Goethe. Mais cette absorption spontanée et involontaire doit encore être confirmée, intériorisée. Parce que le plus important n’est pas seulement de le ressentir ; le plus important, c’est la transformation de soi qui en est le fruit. Un vrai travail d’intériorisation comme en témoigne J.J. Rousseau dans la « Cinquième Promenade » des Rêveries du promeneur solitaire. Rousseau est sur l’île Saint Pierre. Qu’y fait-il ? Il s’exerce à éprouver l’intensité du sentiment d’exister à l’état pur, au présent : « C’est un état où l’âme n’a pas besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée. De quoi jouit-on dans pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence. Tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu ».

Goethe ne conseille rien d’autre à son ami Eckermann après la composition de « L’Elégie de Marienbad » : « Tenez ferme au présent. Tout instant est de valeur infinie, car il représente toute une éternité ». En se concentrant sur le moment présent en effet, «  la conscience, loin de se rétrécir, se hausse à un point de vue supérieur, où l’on voit en quelque sorte, le passé et l’avenir dans le présent, et elle s’ouvre à l’infinité et à l’éternité de l’être », commente P. Hadot. Pour Goethe, il s’agit bien d’une révélation. Révélation de « l’Inexorable ». Cet Inexplorable que le poète considérait comme le mystère indicible qui est au fond de l’Etre, de la Nature, de toute réalité finalement. Nietzsche ajouterait qu’il y a là, à chaque fois, la possibilité d’une création nouvelle dans le devenir du monde. Ce que Goethe traduit en des termes propres à inspirer Heidegger : « Grande est la joie d’être là (Freude des Daseins). Plus grande encore la joie qu’on éprouve à l’existence elle-même (Freude am Dasein) ». A la joie spontanée qui est liée à l’existence, il y a, autrement dit, une joie encore plus grande, celle qui nous rend conscients de ressentir dans le fait même d’exister, (Freude am Dasein) le mouvement le plus profond de la vie elle-même.

Cette ouverture à l’existence implique deux choses : d’une part, la quête de l’infini. D’autre part, la dimension du mystère insondable de l’existence ainsi éprouvée. Il est en effet dans la nature de l’esprit humain de s’élever pour dépasser les limites de nos pesanteurs terrestres. Dans un long chapitre intitulé « Le regard d’en-haut », P.Hadot nous montre combien de l’Antiquité à Goethe, poètes et philosophes se sont préoccupés de cultiver la qualité de ce regard par lequel l’esprit embrasse la totalité de ce qu’il contemple pour s’élever plus haut encore vers l’infini. Mais en même temps, le mouvement de ce regard plonge son auteur dans le caractère à la fois énigmatique et insondable de la vie elle-même. La vertu propre à cette expérience intérieure est l’espérance, selon Goethe. Une espérance qui est moins tournée vers le futur que vers le renouvellement de l’intensité du présent offert. C’est donc bien dans le « Oui à la vie et au monde » que la pensée de Goethe trouve son point culminant. Nietzsche qui s’en souviendra ne dira pas autre chose. Le livre de Pierre Hadot a l’incontestable mérite de nous inviter à l’exercice de la même expérience.

François Gachoud

Pierre Hadot : N’Oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels. Ed. Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 286 pp.

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