En réflexion...

PASSEPORTS POUR LA MORT

LAMPEDUSA. Pourquoi des cohortes de malheureux ont-elles donc pris le risque de monter à bord de rafiots surchargés et prêts à couler, en payant de surcroît le prix exorbitant exigé par des passeurs sans scrupule, le prix de la mort pour beaucoup d’entre eux ? C’est apparemment complètement absurde. Mais cela s’explique et pour plusieurs raisons.

D’abord parce qu’il s’agit de fuir. De fuir à tout prix la guerre, la violence et le cortège tragique de ses conséquences. C’est une première raison évidente, qu’il s’agisse de la Syrie, de la Libye, mais aussi de l’Erythrée ou de la Somalie.  Il y a ensuite la misère de ces gens, celle dont nous ne pouvons pas mesurer la détresse. Misère engendrée par les persécutions, la perte cruelle de proches, la destruction des biens : quand il n’y a plus rien à espérer là-bas, on est prêt à prendre tous les risques pour survivre ailleurs et tenter de raviver l’espoir.

Et puis, cette poussée migratoire est encore renforcée par le vent de la liberté qui a soufflé avec le printemps arabe. Cette aspiration-là demeure aujourd’hui encore et quand on a une fois entrevu, goûté aux possibles de la liberté, on ne peut plus en réprimer l’irrésistible besoin. Alors, on veut partir coûte que coûte, d’autant que l’Europe démocratique et ses richesses laissent miroiter des rêves de folle espérance et de liberté précisément. Il y a enfin l’aspiration puissante à retrouver une dignité perdue. Car sans un minimum de dignité, la vie perd tout simplement son sens.

Il faut se rendre à cette très problématique réalité : le flux migratoire ne s’arrêtera pas. Il va grandir encore, prendre probablement une ampleur telle que l’Europe elle-même se trouvera concernée, appelée à inventer des solutions viables. Mais en l’occurrence, le réflexe identitaire défensif de cette Europe risque d’être puissant. Voyez l’Italie : elle doit à elle seule supporter le poids d’une immigration massive. Elle ne pourra pas l’assumer encore longtemps et appelle l’aide urgente de l’Union européenne. Pour l’instant, c’est sans résultats. Car l’Europe n’a pas de plan sauf celui de renforcer la surveillance des frontières et de repousser les migrants.

Les accords de Dublin compliquent aussi beaucoup la tâche : ils prévoient que les migrants soient transférés vers le premier pays où ils sont entrés. Donc l’Italie en priorité. La Suisse est d’ailleurs et de fait le pays qui renvoie le plus de réfugiés chez son voisin. Il faudrait au moins suspendre les renvois Dublin. Mais cela implique évidemment un consensus des Etats membres de l’Union européenne en matière d’asile et avec les mêmes critères d’accueil.

Ce qui pose une nouvelle question : comment répartir les flux migratoires ? Là les avis divergent. Certains avancent l’idée d’installer des camps de réfugiés en Afrique du Nord. 0ù donc et dans quelles conditions ? C’est non seulement difficilement réalisable, mais l’idée même de « camps » destinés à « parquer » les victimes de la misère ne résoudra rien. Faut-il alors créer des contingents pour accueillir les rescapés de la mer ? Chaque Etat, la Suisse en tête, pourrait prendre ici les devants. Solution partielle certes, mais certainement réalisable. C’est sans doute ce qu’il y aurait de mieux à faire au vu de la situation de l’heure.

Il faut bien avouer que pour l’instant, au niveau européen, le réflexe identitaire qui consiste à repousser le migrants l’emporte sur le consensus hypothétique et difficile de l’accueil. Mais une chose demeure qui deviendra de plus en plus insupportable : laisser mourir noyées les victimes qui ont signé leur passeport pour la mort.

François Gachoud

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