En réflexion...

L’INVENTION DE LA PHENOMENOLOGIE

On oublie parfois qu’un courant nouveau de pensée n’émerge jamais d’un seul coup ni, bien entendu, par hasard. Des années de recherche conditionnent et préparent sa naissance. C’est ainsi que, de 1901 à 1913, Husserl élabora la lente genèse de la phénoménologie. Durant ces années, il procéda à l’examen à la fois clinique et critique des théories de la connaissance antérieures. Après avoir publié en 1901 les Recherches logiques, il chercha à dépasser ce domaine particulier pour s’interroger sur le rapport du phénomène de la conscience humaine avec tout ce qui lui est extérieur : le monde. Ainsi parut en 1913 l’ouvrage fondateur de la phénoménologie : Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique. C’est l’examen des thèmes principaux qui l’articulent qui est aujourd’hui proposé à notre découverte par les neuf spécialistes auteurs de Husserl, la science des phénomènes.

Le mérite de ce livre collectif est de savoir mettre à notre portée le caractère novateur du projet phénoménologique dont l’influence fut considérable sur toute l’évolution de la pensée ultérieure. Il nous montre avec clarté, pour aller à l’essentiel, que Husserl fonda l’invention de la phénoménologie sur trois axes.

Husserl commença par considérer que l’influence de Descartes fut décisive. Car ce dernier situa le point de départ de la philosophie au cœur de la conscience : on connaît le fameux « je pense, donc je suis ». Mais la vie de cette conscience, comment se déroule-t-elle ? C’est ce que Husserl voulut explorer en développant l’idée d’« intentionnalité » déjà esquissée avant lui.  L’intentionnalité révèle en fait que la conscience est toujours ouverte sur ce qui n’est pas elle. Elle est toujours « conscience de quelque chose ». Ce qui veut dire que rien de ce qui est extérieur à nous, c’est-à-dire le monde des êtres et des choses, ne peut apparaître, se manifester à nous et pour nous sans un rapport nécessaire avec la conscience qui le vise. La naissance de la phénoménologie se trouve dans cette visée : c’est une étude descriptive des « vécus » de la conscience dans sa relation avec la totalité de ses objets possibles. Le monde extérieur nous apparaît donc toujours comme un corrélat de la conscience. Ce qui veut dire que sans elle, les choses, les êtres ne sont rien pour nous. Aussi la conscience est-elle le lieu originaire de la constitution du sens, celui que nous donnons aux êtres et aux choses. L’intentionnalité exprime ce rapport, car la conscience a cette capacité unique de sortir d’elle-même, de son champ intérieur, pour « se dépasser » vers les êtres dont elle va capter la présence, puis la compréhension.

Le second apport de Husserl est double : d’une part, la conscience a cette propriété particulière de réfléchir ses propres vécus, ce qui lui permet de prendre distance vis-à-vis de ses objets et d’en juger librement, ce qui nous distingue ainsi des animaux ; d’autre part, elle est capable, en donnant sens à la vie et aux actes que nous posons, d’en définir et orienter la valeur. Raison pour laquelle nous pouvons par exemple évaluer un travail, un tableau, une action louable ou encore la personne humaine comme digne de respect et de droits.

Le troisième axe fondateur a conduit Husserl à la découverte du Je pur. Quand je dis par exemple : « je perçois, je me souviens, j’imagine, je pense, je souffre ou me réjouis », c’est bien ma conscience qui dit « je ». En tous ces actes, je suis présent. Ce « je » est donc un point-source qui accompagne tous les actes de ma vie ; mais, parce qu’il reste toujours invariablement lui-même au cœur de ces actes qui sont incarnés, multiples et variés, ce « je » se trouve dans une autre dimension, celle d’un « immatériel intemporel ». C’est ainsi que, dégagé de ses propres visées, le « je pur » constitue le lieu de notre identité : permanence du même « moi » comme noyau intérieur de tous nos actes et tout au long du temps de notre vie. La singularité unique de nos personnes se trouve au cœur de ce « je pur », lieu fondateur de notre conscience intime. Là se joue notre destin. C’est au fond à cette vaste et fascinante exploration que Husserl consacra l’essentiel de son œuvre. Une œuvre qui comptera plus de 40 volumes et dans laquelle il nous est donné d’entrer grâce à cet ouvrage dont les explications nous sont livrées avec une abondante bibliographie.

François Gachoud

 

Husserl, la science des phénomènes : Sous la direction d’Antoine Grandjean et Laurent Perreau. CNRS Editions, 283 pp.

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Né avec Husserl au début du XXème siècle, ce courant majeur de la pensée contemporaine déploie encore, après Heidegger, Sartre ou Levinas, de puissants effets.

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