En réflexion...

L’EDITION DES ŒUVRES COMPLETES DE LEVINAS EST EN MARCHE

C’est un évènement d’une ampleur exceptionnelle. Non seulement parce que Levinas est un des plus grands philosophes du XXème siècle, mais parce que, à côté de ses œuvres majeures comme Totalité et Infini, nous allons pouvoir découvrir des pans entiers d’une pensée encore inconnue, en tout cas non dévoilée qui jetteront une lumière nouvelle sur les écrits déjà publiés. Il ne s’agira pas seulement de compléments anecdotiques ou secondaires mais d’un ample corpus qui nécessitera la parution de plusieurs volumes. Ainsi disposerons-nous pour la première fois d’un ensemble complet qui révèlera l’ordre chronologique et la genèse thématique d’une œuvre qui a la particularité d’être dispersée par nombre d’éditeurs divers et qui fut, par ailleurs, parfois peu ou mal diffusée. Le travail sur les inédits nécessitera du temps car leur classement dans le dépôt qui a été fait à l’IMEC n’est pas achevé. L’édition de chaque volume est confiée à des chercheurs choisis par un comité scientifique qui réunit les meilleurs spécialistes de l’œuvre de Levinas. Quant à l’édition des textes publiés du vivant de Levinas et sous son autorité, ils seront regroupés selon l’ordre chronologique mais également thématique, notamment pour ses écrits de critique littéraire, les Leçons talmudiques et les Entretiens. L’œuvre complète comprendra sept tomes dont trois inédits. Pour l’heure, deux tomes à reliure soignée et – signalons-le – à prix modéré sont à disposition.

Le premier tome contient les principaux inédits couvrant la période qui va de 1930 au début des années 60. L’intérêt de ce choix : il nous permet de découvrir la longue phase de réflexion qui se situe entre le premier essai De L’évasion(1935) et la première grande œuvre philosophique de Levinas Totalité et Infini(1961). Il s’agit d’écrits fragmentaires qui se présentent sous forme de notes prises dans des carnets. Elle révèlent un véritable laboratoire de travail où se dessinent peu à peu les œuvres postérieures. Trois écrits nous sont ainsi accessibles : Carnets de captivité (7 carnets), Ecrits sur la captivité/Hommage à Bergson et Notes philosophiques diverses.

Les Carnets de captivité ne sont pas à proprement parler l’œuvre d’un philosophe. Ils sont avant tout ceux d’un écrivain qui ambitionne de produire une œuvre littéraire et critique. Nous découvrons que Levinas veut devenir romancier. Il entreprend la composition de deux romans qui resteront inachevés. Leur thème et lieu : la captivité. C’est le portrait d’un monde cassé après la défaite de la France : les choses se décomposent et perdent leur sens. Fin des illusions. Levinas réfléchit beaucoup à ce moment-là sur le rapport entre judaïsme et philosophie. Il fait du judaïsme le lieu d’une nouvelle interprétation anthropologique et s’inspire de Léon Bloy qui est pour lui l’exemple même du sens mystique et transcendant du christianisme. Il veut entreprendre le même travail pour le judaïsme.

Dans les Ecrits sur la captivité, l’accent est mis sur l’intense souffrance des prisonniers des stalags. Levinas est l’un d’eux. On constate une grande pudeur dans cette évocation car il n’ose comparer sa propre souffrance avec celle, indicible, des camps d’extermination. Pages sobres et belles qui décrivent une vie dépouillée où tout est réduit au provisoire sans lendemain et à l’humiliation. Quant aux Notes philosophiques diverses, elles témoignent d’une pensée sur le qui-vive qui est en train délaborer l’œuvre en devenir par l’écriture de fragments et d’ébauches : Levinas ne sait pas encore ce qu’il va découvrir lui-même bien qu’il s’éloigne de la perspective sur l’être de Heidegger et formule déjà la primauté de l’éthique.

Le second tome contient neuf conférences non publiées par Levinas et prononcées entre 1947 et 1964 au Collège  philosophique créé par Jean Wahl. Levinas a fidèlement accompagné pendant ces années l’aventure de ce Collège fondé pour être ouvert à une philosophie novatrice et ouverte sur l’avenir. On découvre ici la portée consédérable conférée au dialogue que Levinas engage avec les grands courants de son époque : la phénoménologie dont il fut l’un des pionniers en France en traduisant Husserl, et l’existentialisme dominé par les figures de Sartre et Heidegger. Si Levinas salue dans l’existentialisme une volonté de penser l’homme « en situation dans le monde », il prend ses distances avec cette vision qui fait si peu de place à autrui. Dans ces pages souvent chargées de ratures, on voit Levinas, nourri de Platon et Descartes d’un côté, de références bibliques et talmudiques de l’autre, orienter sa pensée vers l’approche du visage humain comme lieu primordial d’une éthique de l’altérité. Une éthique qui prend le pas sur l’ontologie et s’ouvre sur la transcendance du Bien, de Dieu rencontré dans le visage de l’autre homme.

Pour celles et ceux qui savent que la pensée de Levinas contient une dimension véritablement visionnaire et représente un moment unique de l’histoire de la philosophie de notre temps, les deux premiers tomes inédits de son œuvre deviendront une source précieuse d’approfondissement. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore son oeuvre, c’est la meilleure invitation possible à le découvrir.

François Gachoud

Emmanuel Levinas : Carnets de captivité, suivi de Ecrits sur la captivité et Notes philosophiques diverses, Oeuvres I, Ed. Grasset/IMEC, 499 pp.

Parole et Silence et autres conférences inédites, Œuvres II, Ed. Grasset/IMEC, 404 pp.

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Une masse considérable d’inédits sont explorés et mis enfin à notre portée.

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