En réflexion...

LE FLEAU DE L’EXCISION

Janvier 2007. Un symposium régional de théologiens musulmans se tenait à Garissa, au coeur du Kenya. Sujet controversé : faut-il oui ou non que les filles continuent à subir l’excision ?

Vous avez peut-être lu comme moi que cette intolérable pratique ne trouve pas ses fondements dans le Coran. C’est vrai. Et pourtant des théologiens musulmans s’interrogent : faut-il oui ou non… Alors pourquoi ? Les théologiens qui maintiennent le principe de cette mutilation se réfèrent bien aux écritures du prophète Mahomet. Mais où donc si ce n’est pas le Coran ? Eh bien, c’est les « Hadith » qu’ils invoquent, c’est-à-dire ce livre issu d’une longue tradition orale qui raconte les faits et gestes édifiants de la vie de Mahomet.

Et qu’y lit-on ? Le témoignage d’une mère qui pratique l’excision à  Madina. Elle demande conseil à Mahomet : « Faut-il oui ou non… ? C’est le seul texte où l’on peut lire une déclaration du Prophète à propos de l’excision qui se pratiquait donc déjà en son temps et sans doute depuis longtemps. Mahomet conseille en fait la prudence. Mais il ne condamne pas la pratique. Voilà à quoi tient la seule référence à la légitimité de l’excision selon la religion musulmane. C’est très mince.

Ce qui n’empêche pas qu’en 2007 de savants théologiens musulmans font colloque et se penchent sur le statut des pauvres filles victimes de cette pratique inhumaine : faut-il oui ou non… ? Les partisans soutiennent que la mutilation est nécessaire. Et savez-vous pourquoi ? Parce qu’il faut contrôler les désirs sexuels de la femme, sinon « elle pourrait devenir incontrôlable ». Vous avez bien lu.  Il est là le motif, le seul motif : la soumission in conditionnelle de la femme à la toute-puissance du désir masculin !

Ce qui a fait bondir la représentante de l’Unicef qui assistait au symposium : « Messieurs, est-ce que vous entendez que les femmes n’ont rien d’autre dans la tête toute la journée que le sexe ? Laissez-moi vous dire que nous avons à penser à bien d’autres choses ! » Vous souscrivez comme moi à cette protestation. Mais vous attendiez-vous à ce qu’elle produise son effet ? Vous auriez tort d’y croire puisque, après maintes palabres et malgré l’intervention d’un médecin qui parla des effets de l’excision sur la santé de la femme (accouchements difficiles, rapports sexuels douloureux, fuites urinaires et risques sévères d’infection), le Conseil des théologiens s’est bien gardé de déclarer l’excision illégale. Il a simplement concédé d’exclure la forme la plus extrême d’excision, plaidant en faveur du « sunnah », c’est-à-dire l’ablation du prépuce clitoridien. Le beau progrès que voilà !

Nous n’avons pas idée, nous autres Occidentaux, de la ténacité indécrottable avec laquelle certaines pratiques comme l’excision peuvent perdurer, malgré les avancées des droits de l’homme. C’est qu’elles viennent de très loin, ancrées qu’elles sont dans une longue tradition dont l’inconscient collectif maintient de génération en génération l’impératif incontournable. C’est surtout qu’elles garantissent le maintien de la mainmise du pouvoir tout-puissant des hommes sur les femmes Rendons-nous à l’évidence : pour éradiquer ce pouvoir-là, il faudra encore beaucoup de temps et des montagnes de persévérance. Ce que nous pouvons faire ? Soutenir inconditionnellement toutes les organisations, humanitaires surtout, qui luttent inlassablement pour la dignité des femmes mutilées. Elles ont besoin de nous.

François Gachoud

Source : Sentinelles, nr. 190, février 2007

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