En réflexion...

SOCRATE EN INVENTEUR DU SAVOIR-VIVRE

La révolution majeure qui touche la raison d’être de la philosophie est au fond récente. Elle tient à une nouvelle vision du savoir en rapport avec nous. Le savoir n’est plus seulement désormais la recherche d’une vérité théorique chargée de rigueur et d’arguments éprouvés ; elle est un savoir doublé d’un projet de vie, la nôtre. Aussi la question centrale de la philosophie est-elle devenue celle du savoir-vivre : « Comment vivre, dans quel éclairage et selon quelle fin ? » Si la pensée demeure une forme haute et exigeante de l’activité humaine, ne doit-elle viser un mieux vivre où le bien penser et le bien vivre se rencontrent et se fécondent mutuellement ?

« Pour un homme, une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue ». C’est déjà ce qu’exprimait Socrate voici vingt-cinq siècles. On a certes toujours souligné l’importance de Socrate. Mais ce qu’on redécouvre mieux aujourd’hui, c’est la révolution profonde qu’il a provoquée en orientant le travail de la pensée vers le savoir-vivre que chacun doit apprendre à élaborer lui-même. C’est sur cet acquis indépassable que J.F.Balaudé met l’accent, même si par ailleurs son étude fait une place de choix au présocratique Empédocle  avant de déboucher sur le noyau central de la philosophie de Platon, un Platon inséparable du Socrate qui l’a révélé à lui-même et sans lequel il ne serait pas devenu le grand Platon.

La force et la qualité majeure de l’ouvrage de Balaudé est d’avoir su montrer que le savoir-vivre fut déjà le souci éthique prépondérant de la pensée d’Empédocle avant Socrate et que ce même souci a porté l’édifice platonicien tout entier après lui. Le livre est passionnant à lire parce que l’auteur a su reconstruire cette trajectoire en soi complexe sans oublier d’en bien définir et délimiter les moments révélateurs.

La question qui se trouve au cœur de tous les enjeux, c’est évidemment celle de l’apport décisif de Socrate. Qu’est-ce qui fit révolution dans sa démarche ? D’abord, sa pratique constante de l’elenchos, c’est-à-dire de la « mise à l’épreuve ». Lorsque Socrate proposait quotidiennement à un interlocuteur rencontré sur l’Agora de s’entretenir avec lui, son intention n’était pas de lui enseigner, mais de le tester. Le tester sur quoi ? Sur lui-même, sur ce qu’il est. Et ce qu’il est, c’est ce qu’il deviendra par lui-même en éprouvant son rapport au bien, au mieux vivre, un mieux vivre qui concerne aussi le bien de la cité. En travaillant à quoi ? A rendre son âme disponible à la pratique des vertus. Car sans les vertus, il est impossible, selon Socrate, de construire un mieux vivre. Les vertus ? Est-ce que cela sonne juste et désirable ? Pourquoi donc les vertus ?

Aux yeux de Socrate, rien n’est jamais acquis à l’être humain. Il est libre, c’est un privilège ; il est intelligent, c’est un don précieux. Mais encore faut-il qu’il apprenne à penser, qu’il apprenne à vivre sa liberté et cela ne va pas sans faire des choix bons et valorisant. Il doit les vouloir pour lui-même certes, mais cela va se jouer prioritairement dans son rapport avec les autres. Les autres sont en effet comme lui, ils sont ses semblables et eux aussi ont à travailler dans le même sens. Par conséquent, la justice, le respect, l’honnêteté, le courage, la modération, la générosité, la tolérance, la bonne foi, l’amitié, la compassion et d’autres vertus encore deviennent ce qui rend possible le bien vivre ensemble. Telle est la clé de l’éternel apprentissage du devenir soi-même en accord avec ses semblables. La vertu seule peut nous rendre aimables et sociables et l’on n’a jamais fini d’y travailler.

La vertu n’est pas donc ce pensum tant décrié et imposé du dehors comme un dogme. C’est ce travail sur soi devenu indispensable si l’on veut créer une harmonie entre les hommes. On dirait aujourd’hui : indispensable si l’on veut respecter les droits de l’homme et garantir l’équité, la liberté, la valeur de tous et de chacun. La perspective socratique, c’est au fond l’immense travail de la fidélité à soi en relation avec les autres dans une perspective de reconnaissance mutuelle. C’est à ce prix-là seulement que s’édifie le savoir-vivre. Raison pour laquelle Socrate nous parle encore. C’est ce que Platon lui-même, en bon disciple de son maître, n’a cessé de mettre en valeur dans son œuvre. C’est en somme ce que les Grecs nous ont transmis comme matrice de notre propre civilisation. Jean-François Balaudé a composé un livre qui est une belle invitation à réaliser ce que nous leur devons.

François Gachoud

Jean-François Balaudé : Le savoir-vivre philosophique. Empédocle, Socrate, Platon. Ed. Grasset, coll.Le Collège de philosophie, 332 pp.

A lire aussi, de Pierre Hadot : « La figure de Socrate » dans Exercices spirituels et philosophie antique. Ed. Albin Michel, 2002, p. 101-141.

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Jean-François Balaudé renouvelle l’approche de Socrate, en compagnie d’Empédocle et Platon. Une étude qui va compter.

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