En réflexion...

L’ETHIQUE COMME UN ART DE VIVRE

Paul Audi explore une voie nouvelle de l’éthique. Voie ouverte à l’édification de soi comme condition d’une bonne disposition à l’égard d’autrui.

En publiant en 2004 Où je suis. Topique du corps et de l’esprit, puis Créer en 2005, Paul Audi signait deux livres majeurs. A eux seuls, ces ouvrages constituaient le socle d’une oeuvre prometteuse. La parution de Supériorité de l’éthique vient confirmer la portée novatrice de la pensée de ce philosophe sur lequel in faudra compter désormais. Il est d’ailleurs heureux que la collection de poche Champs Flammarion rende cet essai accessible au plus grand nombre.

Pour comprendre la perspective fondamentale de ce livre, il est bon de rappeler que les philosophes d’aujourd’ui proposent des interprétations différentes de l’éthique. Si, du point de vue étymologique et sémantique, rien ne distingue radicalement ethos grec et mores latin qui renvoient les deux à l’idée de moeurs et de règles de vie, il en va tout autrement sur le plan conceptuel : leurs contenus peuvent être différents, voire fort divergents. On sait que Kant par exemple n’a pas défini un ordre de préséance entre morale et éthique : la morale est universelle ou elle n’est pas  et le devoir de faire le bien fondé en raison est impératif. Kant s’en est tenu à définir la possibilité de la moralité par la raison pratique. Pour Paul Ricoeur par contre, l’éthique concerne la visée de la vie bonne conçue comme un projet libre, alors que la morale désigne la contrainte normative (le devoir) dans laquelle ce projet prend corps. Gilles Deleuze dessine encore une autre ligne de partage entre l’éthique et la morale : il oppose la différence qualitative des modes d’existences individuels (bon/ mauvais) qui caractérise l’éthique, au caractère extérieur des valeurs universelles (bien/ mal) qui définissent la morale.

La position de Paul Audi a ceci de particulier que, tout en s’insérant à l’intérieur d’une tradition de pensée, la séparation de l’éthique et de la morale relève de « la différence qui existe, sous le rapport du meilleur, entre rapport à soi et relations avec les autres ». En ce sens, l’éthique qualifie ce qui est « bon pour soi », alors que la morale détermine « ce qui est juste envers les autres ». En cela, Audi rejoint Ricoeur commentant Aristote : « L’idée du juste n’est autre que l’idée du bon dans le rapport à autrui ». Pour Audi donc, la morale demande des vertus dont la plus haute est celle de justice. L’éthique, elle, exige des « dispositions », dispositions d’un sujet appelé à travailler au « souci de soi » entendu comme une tâche. En quoi Audi fait sienne la maxime de Kafka : « C’est toi-même qui est la tâche ». Comme il s’approprie celle de Rousseau dans L’Emile : « Vivre est le métier que je veux lui apprendre ».

Vivre : voilà le mot clé. Car la disposition éthique consiste prioritairement à apprendre à vivre. Cet apprentissage doit être conçu comme un art, d moment qu’il exige de s’expliquer avec soi-même visant, comme le préconisait Nietzsche, à « donner du style à son caractère ». Si tous les hommes désirent être heureux, comme une longue tradition qui va d’Aristote à Descartes, Pascal et Rousseau l’atteste, la tâche éthique ne consiste pas à être heureux, mais à se disposer à l’être, c’est-à-dire à y travailler sans relâche. Raison pour laquelle, contrairement à la morale, l’éthique ne commande rien : « Elle recommande de se dire : « Réjouis-toi ».

De quoi donc se réjouir ? Réponse de Paul Audi : « La réjouissance n’est pas un état, mais un acte. C’est l’acte de se réjouir du fait de vivre ». Le vouloir-vivre, immanent à soi, cher à Schopenhauer, est en effet ce qui caractérise au plus profond notre humanité. Un vouloir-vivre qui nous a été donné pour que nous travaillions à tendre à un accord intérieur avec nous-même, cet accord primordial conditionnant lui-même la possibilité de nous accorder avec autrui, c’est-à-dire de le respecter, d’être juste et bienveillant à son égard. Sans cet amour de soi bien compris et cultivé dans le sens d’un mieux-vivre, nous ne trouverons pas la disposition d’ouverture à autrui. La réjouissance de soi  comme une étreinte sans écart de soi à soi-même est la meilleure façon d’apprendre la bonté de la vie qui est en nous. Au point que Paul Audi n’hésite pas à écrire : « Si nous portons en nous-mêmes la possibilité de l’éthique, c’est bien parce que cette possibilité n’est autre que nous-mêmes ». Nous-mêmes, c’est-à-dire notre vie appréhendée, travaillée, façonnée, créée, dans son édification même, comme une oeuvre d’art. Raison pour laquelle Audi a forgé le concept tout à fait nouveau d’esth/éthique, développant en cela les implications du fameux aphorisme de Montaigne : « La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi ».

Les auteurs convoqués par Audi sont au premier chef Schopenhauer et Rousseau dont il nous révèle des textes forts et assez méconnus, mais aussi Kierkegaard et surtout Wittgenstein. Un Wittgenstein dont les intuitions sur la portée de l’éthique demeurent injustement ignorées de beaucoup. Un Wittgenstein qui, par-delà l’analyse des propositions logiques de son Tractatus, a découvert l’importance de la dimension « mystique » qui caractérise l’impensable de l’avènement d’être et ne se manifeste que dans le silence de l’attitude éthique. Quant aux thèmes les plus saillants, mais aussi les plus déterminants qui permettent d’approfondir la pensée puissante et parfois vertigineuse d’Audi, signalons en priorité la compassion, le principe d’excédence qui caractérise le vouloir-vivre, l’angoisse et le désespoir qui préside au désir de suicide, mais surtout, à l’opposé, cet éloge de la réjouissance comme point d’orgue pour une mise en harmonie de l’éthique et de la morale. Autrement dit, l’aube d’une sagesse possible pour ceux qui travaillent à faire de leur vie même une oeuvre d’art.

François Gachoud

Paul Audi : Supériorité de l’éthique. Ed. Flammarion, Coll. Champs, 345 pp.

N.B. Il s’agit d’une édition nouvelle et entièrement refondue.

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