En réflexion...

L’AVENTURE PHILOSOPHIQUE DE MICHEL HENRY

Michel Henry a renouvelé à sa manière les raisons d’être de la philosophie. Paul Audi nous livre sa trajectoire.

A l’origine de toute trajectoire philosophique majeure, il y a l’inlassable recherche de la vérité. Mais aussi cette volonté de « penser à corps perdu », comme disait Hegel, parce que l’esprit du philosophe ne se satisfait jamais de son propre savoir et que cette quête sans fin habite également sa chair, au plus profond de sa sensibilité. M. Henry a ouvert des voies nouvelles dans le champ philosophique contemporain. Il fut ce penseur puissant, original et solitaire qui méritait la pleine reconnaissance de son oeuvre. Aussi doit-on saluer l’étude magistrale que Paul Audi lui consacre comme une synthèse très complète de sa trajectoire singulière.

Quand parut en 1963 L’Essence de la manifestation, ouvrage fondateur, on commença à comprendre le projet de M.Henry : tenter de retrouver en ses fondements la raison d’être de la philosophie elle-même. Comment ? En radicalisant la phénoménologie. Pour comprendre ce qu’il faut bien appeler une révolution, il faut savoir que la phénoménologie, fondée et surtout développée par Husserl, fut cette tentative d’expliquer ce qui apparaît à la conscience, c.a.d. les phénomènes, en s’interrogeant sur la manière dont ils se manifestent à la conscience. Or, si la phénoménologie, au sens classique, s’occupa de déterminer le comment, les modalités de cette manifestation du côté des objets, pour en délimiter et légitimer les conditions, elle n’explora pas le mode selon lequel le sujet reçoit ces manifestations : comment le sujet les reçoit-il dans sa subjectivité ? Ce fut là la quête incessante et le travail immense de M.Henry.

Il revient à ce philosophe d’avoir montré que le mode selon lequel tout sujet reçoit ce qui se manifeste à lui passe par le corps. Le corps, ce corps dans lequel je suis, corps qui est toujours présent à moi-même sans que je puisse jamais m’en séparer, ni mettre une distance entre lui et moi, ce corps est le lieu de tout ce qui se manifeste à moi, au sens où je l’éprouve comme étant mien, au sens où je m’incorpore, comme on dit, ce que je sens et perçois d’une manière absolument mienne.  Cette manière-là s’appelle le corps- chair. La chair désigne donc ce que le sujet éprouve quand n’importe quel phénomène se manifeste à lui et le touche selon la modalité même de ce qui se manifeste à lui. Et cette modalité fondamentale, qui ne fait qu’un avec ce que le sujet éprouve dans sa chair, a elle-même un nom : c’est la Vie, selon M.Henry. La Vie est donc un lieu, lieu originaire de tout ce qui se manifeste à mon être. La Vie est le lieu du dévoilement. Dévoilement de tout ce qu’il m’est donné de percevoir, de sentir, d’imaginer, de penser.

Pourquoi la Vie est-elle le lieu où tout se dévoile ? Parce qu’en tant qu’être charnel, à la fois sensible et spirituel, j’en suis affecté de part en part et qu’il m’est impossible de m’en détacher tant que je suis. La vie est ce que je ne puis jamais mettre dehors, à l’extérieur de moi, elle est ce qui est toujours là au présent de mon être et demeure. La Vie est ma demeure. Complètement immanente à moi-même. Et qui donne au moi d’être lui-même, c.a.d. un Soi. Un Soi irréductible, toujours affecté de lui-même, auto-affecté.

Nous avons, selon Henry, une difficulté inouïe à réaliser que la vie n’est pas seulement ce qui accompagne nos sensations, désirs, pulsions, passions, sentiments, pensées. Qu’elle est la modalité fondamentale de ce qui nous affecte en tout. Pourquoi ? Parce qu’on n’accède pas à la vie par la pensée. Quand on veut la penser, on fait justement abstraction de ce que nous éprouvons, nous produisons le concept de vie. Mais ce concept-là est vidé de la vie elle-même. La vie donc ne peut qu’être éprouvée, éprouvée au plus intime du Soi et sans aucune distance possible entre le sujet qui l’éprouve et ce qu’il éprouve au plus profond de lui-même, qu’il s’agisse de souffrance ou de joie, d’amour ou de haine, d’un sentiment d’estime, de respect, de justice ou de vérité. La vie seule fait de nous des individus, des êtres uniques, complètement habités par eux-mêmes et qui demeurent en eux-mêmes, traversés en tout et partout par… la Vie.

Il revient de fait à M.Henry d’avoir été le premier philosophe à montrer ceci : la vie comme telle est invisible. Je ne vois pas la vie comme je vois un objet extérieur à l’oeil. Je suis dans la vie, dans son plan invisible, car c’est de l’intérieur seulement que je l’éprouve. Le sentiment intime d’exister n’est pas représentable, il se vit. Tel est le paradoxe. Paradoxe absolu de notre condition originaire. « La phénoménalité, affirme Henry, surgit originellement en même temps que la vie, sous la forme de la vie et d’aucune autre façon ». Le coeur de son oeuvre est à découvrir en ce sens avec persévérance et passion. Persévérance de la même recherche, inlassable, des fondements de notre identité, passion aiguë de ce qui nous donne d’être à nous-mêmes et aux autres par notre art de vivre les modalités invisibles de la vie. C’est ce que Paul Audi s’est attaché à nous révéler. Il en a défini de bout en bout la puissante et difficile trajectoire, poursuivant lui-même dans son oeuvre  propre (1) de nouvelles perspectives qui méritent, elles aussi, d’être découvertes.

François Gachoud

Paul Audi : Michel Henry. Une trajectoire philosophique. Ed. Les Belles Lettres. 258 pp.

L’oeuvre majeure de P.Audi : Où je suis. Topique du corps et de l’esprit. Ed. Encre Marine.

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