En réflexion...

KANT, UNE LECTURE DES TROIS « CRITIQUES »

Ferry visite ses racines kantiennes. Une étude complète en forme d’initiation et de synthèse.

Nul ne s’improvise philosophe. L’intérêt pour les questions existentielles comme la fréquentation, si assidue soit-elle, des lieux où l’on débat librement des idées n’y suffisent pas. L’authentique philosophe est dans la situation du coureur de fond. L’application résolue à l’effort, la persévérance et l’endurance constituent le meilleur gage qui soit de sa propre conquête, celle qui consiste à trouver le point d’ancrage qui nourrit, inspire et articule de bout en bout l’élaboration de sa pensée. Luc Ferry est de cette trempe-là. Il a certes publié maints essais aussi reconnus qu’accessibles au plus grand nombre. Du Nouvel ordre écologique à La Sagesse des Modernes, Qu’est-ce qu’une vie réussie et son dernier surtout, Apprendre à vivre, il a su toucher un vaste public et faire référence. Or il se trouve qu’en publiant Kant. Une lecture des trois « Critiques », il va plus loin et plus profond. Car il descend à sa source. Source génératrice du monde où il puise son propre potentiel créateur. Le monde de Kant.

Pourquoi Kant ? Il le justifie en toute clarté : « Hors le fait qu’il est peut-être le plus grand de tous, c’est d’abord et avant tout Kant que je conseillerai  de lire en raison de sa position charnière entre le monde des Anciens et des Modernes. » Kant en effet est bien ce philosophe qui opère, plus encore que Descartes ou Spinoza, une rupture abyssale, aussi considérable dans l’histoire de la pensée que celle de Copernic et Newton dans le domaine des sciences. On le sait bien sûr, comme on sait aussi ce qu’elle annonce : rien moins que les grandes interrogations de la pensée contemporaine, de Hegel à Husserl, de Nietzsche à Heidegger.

Précisons que le projet de Ferry n’est pas de nous donner un commentaire de plus qui viendrait s’ajouter à la somme considérable des interprétations déjà livrées, encore moins de prétendre réinventer Kant. Il est plus modeste et somme toute très basique : « Je me suis attelé au travail, humble mais prenant, qui consiste à offrir au lecteur une introduction aux trois ouvrages majeurs de Kant, les trois Critiques qui correspondent à la théorie de la connaissance, de la morale et à l’esthétique. J’ai voulu donner les clés de lecture aussi « efficaces » que possibles, lever les principaux obstacles qui entravent d’entrée de jeu la compréhension, expliquer… »

Expliquer, tâche éminemment pédagogique. C’est en cela que Ferry excelle. Comment mettre à la portée de ceux qui l’estiment inaccessible un monument de pensée incontournable ? Donner ces clés de compréhension, c’est décrire la genèse d’une vision qui a fait révolution, c’est aussi mettre en lumière la matrice philosophique du puissant tournant moderne. Ferry réussit son entreprise, c’est certain, non tant parce qu’il fait montre d’une capacité de maîtrise intellectuelle exemplaire que parce qu’il s’attèle à mettre ses vastes connaissances kantiennes au service d’un lecteur avide de clarté et de compréhension profonde. L’initiation au texte d’un penseur réputé difficile est un art. Il est plus remarquable de savoir mettre Kant à notre portée que de nous éblouir par excès de démonstrations brillantes.

Comment donc articuler une oeuvre dont les trois ouvrages majeurs sont intitulés « Critique » et pourquoi trois « Critiques » ? Et puis, selon quel critère les présenter ? Ferry a fait un choix qui est au fond le même que celui qui éclaire son essai Apprendre à vivre. A savoir nous faire découvrir Kant selon une architectonique qui reprend les trois questions fondamentales de la philosophie : que puis-je connaître (théorie), que dois-je faire (éthique), que puis-je espérer (sotériologie) ? Ce n’est certes pas nouveau, mais c’est ici la manière qui importe. Une manière de montrer comment tout se tient dans cet immense système de pensée, mais surtout mettre en relief la nouveauté radicale d’une philosophie qui ouvre toujours et encore des champs insuffisamment explorés jusqu’ici.

Plus précisément, du côté de la théorie de la connaissance, la déconstruction d’un monde statique conçu comme un tout fini et harmonieux pour substituer à celui-ci la lecture active d’un univers indéfini à déchiffrer et unifier sous l’égide des catégories du sujet pensant qui les organise. Au lieu que nos connaissances se règlent sur les objets, chercher à comprendre ces objets selon les exigences de la raison. Ce qui change tout, c’est que l’activité intellectuelle n’est plus conçue comme l’interprétation d’un monde préétabli, mais comme un travail. Rien n’est donné, tout est à construire. A quoi, selon Ferry, il convient d’ajouter cette puissante intuition (déjà formulée par Rousseau) : si l’animal est foncièrement déterminé par les lois de nature, l’homme, lui, est originellement indéterminé au sens où, étant fondamentalement libre, il lui revient de se construire lui-même pour déterminer et le sens de la vie et l’organisation du monde. Ce qui fait l’humanité de l’homme, c’est donc avant tout sa perfectibilité, c’est-à-dire cette capacité de s’arracher aux déterminismes pour questionner le monde, le juger, le transformer et se donner des valeurs à travers des idéaux qui font sens. D’où l’importance de l’éducation : nous n’avons jamais fini d’apprendre à devenir homme et à donner aux autres les clés indispensables à le devenir. On peut comprendre alors pourquoi la morale kantienne, caractérisée par l’idée du devoir universel et désintéressé pour l’édification de la personne humaine, rencontrera au plus profond la nécessité d’en expliciter les vertus dans la Déclaration des droits de l’homme.

Reste, selon Ferry, à donner un sens à notre espérance, cette espérance qui vient transcender le devoir et rendre possible la quête d’un bonheur ouvert sur l’infini. Si Kant en effet a rendu vaines les prétentions rationnelles à démontrer l’existence de Dieu, au coeur de sa morale sécularisée la référence au divin subsiste pour des raisons de fond. Comme l’affirme Ferry, « elle vient pour ainsi dire conférer un sens au fait de respecter la loi, ajouter l’espérance au devoir, l’amour au respect, l’élément chrétien à l’élément juif ». Quelles que soient donc les convictions intimes de chacun, croyants et incroyants peuvent s’accorder sur une perspective éthique fondée sur la quête désintéressée du bien encore et toujours à faire pour rendre les hommes plus justes et plus heureux.

François Gachoud

Luc Ferry : Kant. Une lecture des trois « Critiques ». Ed. Grasset. Coll. Le Collège de philosophie, 375 pp.

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