En réflexion...

L’AMOUR A L’HORIZON DE NOUVELLES PROMESSES ?

André Comte-Sponville et Luc Ferry proposent deux essais croisés. Visées prospectives sur une éternelle question.

Les deux philosophes ont déjà publié de concert un essai naguère fort remarqué : La Sagesse des Modernes. Chacun y va cette fois d’un ouvrage sur l’amour. Deux livres proches et complémentaires qui se profilent avec le souci, pour Comte-Sponville, d’en renouveler l’éclairage, et, pour Ferry, l’intention de préparer l’avenir des générations futures.

L’ouvrage de Comte-Sponville s’ouvre sur les éternelles questions que l’amour pose. Si l’on ne saurait aimer par devoir, l’amour suppose-t-il des vertus comme le respect ou la gratitude, autrement dit une dimension morale ? Mais laquelle en priorité ? L’amour ne se suffit-il pas à lui-même ? Quel rapport entretient-il d’autre part avec le bonheur si c’est essentiellement lui que nous visons ? Le but de l’auteur est bien de réactualiser ces questions sans négliger des sources d’inspiration qui nous viennent de loin. Il en privilégie deux parce qu’à ses yeux elles sont demeurées assez fécondes pour nous parler encore aujourd’hui : Platon d’un côté et Spinoza de l’autre.

Platon, le premier, montra que toute forme d’amour naît du désir et que le désir implique le manque : on ne désire que ce qui nous manque et nous attendons précisément que l’amour le comble. Plus tard, Spinoza modifia la perspective en la complétant: si le désir fonctionne en effet sur fond de manque, il est avant tout une force, une puissance créatrice qui nous donne des raisons de vivre. C’est la joie bien plus que le plaisir qui en est le pôle. Aimer, c’est se réjouir ! Se réjouir de soi et de l’autre comme fruit d’une rencontre et d’une communion. Le tout à différencier cependant selon qu’il s’agit d’eros, d’amitié ou de charité. C’est à partir de là que Comte-Sponville cherche à réactualiser ces interprétations sans tomber dans le piège qui consiste à les opposer systématiquement. L’art d’aimer inclut bien ces trois formes d’amour, car elles peuvent se compléter sans s’exclure. L’intérêt du livre est de nous montrer comment.

Quant à l’essai de Luc Ferry, banalement intitulé De l’amour, c’est le sous-titre qui importe. Car il ne vise rien moins que de fonder Une philosophie pour le XXIème siècle. Est-ce trop ambitieux ? Nous penchons pour la négative dans la mesure où, si Ferry reprend certes des thèmes déjà développés dans La Révolution de l’amour (La Liberté du sa. 30.12.2010), il cherche prioritairement à ouvrir des pistes porteuses d’avenir. Rédigé par ailleurs sous forme d’entretiens avec son ami et collaborateur Claude Capelier, le livre gagne en vivacité. Comment donc envisager cet avenir ? Autour d’une mutation à portée sociologique et culturelle jugée capitale : celle du passage du mariage arrangé et contraint au mariage librement choisi par amour. L’émancipation féminine en est le cœur. On le sait bien entendu. Mais ce que l’on sait moins selon Ferry, c’est que cette mutation a déjà fondamentalement transformé nos vies. Elle a modifié la structure même des relations humaines sur tous les plans. En clair, l’amour est devenu le nouveau principe de sens. Le signe qui ne trompe pas, c’est que nous ne sommes plus prêts à nous sacrifier pour les valeurs d’autrefois, ces valeurs idéales, abstraites, qui avaient pour nom Dieu, la Patrie ou la Révolution. Ce temps est bien fini. Les seuls êtres pour lesquels nous accepterions de nous sacrifier désormais, ce sont ceux que nous aimons ou nous engageons à aimer pour défendre leur dignité.

C’est ce « deuxième humanisme » que Ferry appelle de ses vœux. Il prendra le relais du premier qui fut la conquête des droits de l’homme. Fondé sur l’amour, il impliquera une nouvelle conquête, celle d’une justice, d’une solidarité, d’une fraternité plus universelles. Car il s’agira de l’établir par-delà les diversités culturelles, religieuses, sociales, politiques et même esthétiques. Vaste programme que d’aucuns jugeront utopique, mais qui postule, selon Ferry, de travailler sans relâche à une véritable révolution des mentalités, ce qui prendra du temps. Cette révolution ne fera pas non plus l’économie d’une autre dimension jugée indispensable et chère à l’auteur: celle d’une éducation et d’une spiritualité à consonance laïque.

Là où Ferry et Comte-Sponville se retrouvent et convergent, c’est en tout cas sur un point essentiel : si l’avenir humain ne peut pas se construire sans une promotion et défense inconditionnelle des droits de l’homme, ceux-ci devront désormais passer par la reconnaissance de l’amour comme seule valeur véritablement porteuse de sens et d’espérance pour toute l’humanité. Qui n’y souscrira par principe ? Les générations futures vont-elles entendre l’appel ?  C’est bien là un enjeu conséquent.

François Gachoud

André Comte-Sponville : Le sexe ni la mort. Trois essais sur l’amour et la sexualité. Ed. Albin Michel, 406 pp.

Luc Ferry : De l’amour. Une philosophie pour le XXIème siècle. Ed. Odile Jacob, 246 pp.

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