En réflexion...

MONTAIGNE INLASSABLEMENT

Paul Mathias nous fait redécouvrir Montaigne. Un parcours en forme d’itinéraire qui nous invite à une relecture tout intérieure de l’auteur des Essais.

Le miracle des Essais de Montaigne, c’est qu’ils n’ont jamais vieilli. Non seulement ils n’ont pas pris une ride, mais ils répercutent encore la puissance de leur écho, inspirant au lecteur une inoubliable leçon de sagesse. C’est là l’impression dominante qui se dégage de la lecture de l’ouvrage que Paul Mathias consacre au grand maître qui nous apprend toujours et encore à explorer notre propre intériorité. Raison pour laquelle, après les études magistrales des auteurs qui ont su renouveler l’approche des Essais, les Friedrich, Starobinski, Poulet, Fumaroli, celle de Mathias confirme l’opportunité de l’embrasser pour tracer de nouveaux chemins. Moins ceux de l’interprétation que ceux de la vie elle-même. Car là est sans doute l’originalité absolue de Montaigne : ne jamais séparer l’art de vivre de l’expérience de soi ni l’expérience de soi de la curiosité de tous les savoirs. Expérience à laquelle il convient d’ajouter la nécessité d’une écriture qui se confond avec l’apprentissage de la vie même.

« Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur ; d’une occupation propre, membre de ma vie ». On passerait à côté de la compréhension de Montaigne si l’on ne commençait par là : l’indissoluble relation entre le livre comme lieu de l’investigation de soi et soi-même comme destinataire de cette investigation. Mathias insiste à juste titre sur cette option capitale qui n’a rien à voir avec le fait de raconter sa vie. Il s’agit de bien autre chose. Le livre est ici l’espace d’une production, d’une réalisation, d’une édification de soi. Etant entendu que pour Montaigne, nous sommes en perpétuel apprentissage de nous-mêmes. L’homme est un être inachevé qui, chaque jour, doit travailler à son achèvement, mais un achèvement toujours différé. Car nous n’aurons jamais fini de devenir nous-mêmes : « Il faut entendre que les Essais, tout en étant au moins pour Montaigne le tableau inachevé de son vivre et de son penser, sont en retour également le lieu de formation et de reformation, de formulation et de reformulation de ce vivre en ce penser, comme si l’essentiel n’était pas seulement la vérité de leur propos, mais également la réalité de la vie nécessaire à leur élaboration ». Le privilège de lire les Essais consiste donc à entrer dans un processus où nous pouvons apprendre comment le réaliser pour nous-mêmes.

Mais une question surgit alors : comment le pourrions-nous si Montaigne se construit et s’explore comme un individu singulier ? Ne sommes-nous pas également singuliers, c’est-à-dire par définition différents, aussi bien par notre vie même que par le contexte d’une époque, la nôtre, qui n’a pas grand-chose à voir avec la sienne ? C’est bien là le paradoxe. Un paradoxe dont pourtant Montaigne nous propose la résolution lorsqu’il écrit : « Il faut accommoder mon histoire à l’heure… Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essayerais pas ». Ce qui implique deux choses. Qui que nous soyons et quel que soit le siècle où nous sommes nés, nous sommes tous individuellement appelés à pratiquer notre vie durant l’accommodation, c’est-à-dire l’adaptation toute personnelle de notre trajectoire aux circonstances de la vie. Et secondement, à chaque étape de notre vie, nous nous essayons sans jamais pouvoir prendre pied. Autrement dit, sans pouvoir nous arrêter. Parce que la vie continue et que nous avançons toujours avec un pied dans le futur, dans le projet de nous-mêmes encore et encore à faire.

Les Essais de Montaigne sont traversés par une double conviction : nous travaillons dans le provisoire et sommes sans cesse en mouvement. La célèbre résolution de Montaigne « Je ne peins pas l’être, je peins le passage », confirme bien la singularisation événementielle de nos vies : ce qui existe fondamentalement est ce qui ne cesse de se tenir, instable, en un devenir toujours à construire et toujours inachevé. Comme le formule excellemment Mathias, « les choses sont dans un possible perpétuel, non en défaut par rapport à une forme idéale, ni en excès par rapport à une condition caduque ou dépassée, mais tout simplement ouvertes, tendues vers un être-autre qui n’est ni exactement un moindre être, ni exactement un plus-être ». Question d’équilibre à trouver finalement. Equilibre fragile et difficile à la fois, car il s’agit  de ne tomber ni dans la défection de soi ni dans la présomption.

Provisoire ne signifie en rien relatif. Sur ce point, on a parfois mal interprété le scepticisme de Montaigne. La suspension du jugement qui le caractérise n’est pas une manière de douter de tout. C’est l’aiguillon à la fois prudent et critique qui nous permet de demeurer lucides et vigilants pour ne point tomber en naïveté et illusion. Plus profondément, le scepticisme bien compris conduit l’homme à se préserver de la tentation de l’orgueil : nous ne pouvons prétendre à être la mesure de toutes choses. En quoi Montaigne, comme Socrate, pensait que la vérité dernière de l’être et de la vie nous dépasse. Elle ne nous appartient pas, mais bien à son auteur dont notre raison ne saurait sonder les desseins. S’en remettre donc à plus grand que soi pour devenir soi, n’est-ce pas la marque de l’humilité ?

L’étude de Paul Mathias n’est peut-être pas facilement accessible à qui n’a jamais fréquenté les Essais. Car son exposé, d’une étonnante et constante densité, ne se présente pas comme une initiation. Les quelque vingt-cinq thèmes qui jalonnent son développement distribué en six parties ou chapitres constituent plutôt un itinéraire intérieur plus proche de la méditation personnelle que du commentaire savant. L’auteur nous apporte ainsi la certitude qu’il a longuement et assidûment fréquenté Montaigne comme ce compagnon irremplaçable qui trace la route et donne au lecteur fidèle de quoi composer lui-même la quête de soi toujours recommencée.

François Gachoud

Paul Mathias : Montaigne ou l’usage du monde. Ed. Vrin. Coll. Bibliothèque des philosophies, 220 pp.

A noter l’abondante notice bibliographique et le signalement des ressources électroniques.

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