En réflexion...

LES ALPINISTES DE LA PENSEE

Peut-on s’initier à la philosophie comme on gravit un sommet ? François-Xavier Putallaz et François Perraudin tentent l’aventure.

Si le guide photographe et le philosophe ne s’étaient pas rencontrés, auraient-ils eu l’idée de conjuguer ensemble deux formes d’approche : celle de la beauté de la montagne et celle des œuvres de la pensée ? L’idée est neuve et il faut en saluer l’initiative.

Mais comment articuler une relation entre montagne et philosophie ? La montagne se donne à gravir et à voir ; la philosophie à quêter le sens de l’être et de la vie. Si François-Xavier Putallaz concède que rien ne prédispose à les rapprocher en effet, il tient en l’occurrence une forme de pari : puisque la marque distinctive de la philosophie est la recherche de vérité, celle-ci n’y gagnerait-elle pas à se rendre aimable ? Et pourquoi pas, dans ce but, s’inspirer de la beauté que les cimes offrent au regard ? Si leur beauté nous inspire et séduit, ne peuvent-elles pas nous conduire à saisir quelque chose des hauteurs de l’esprit humain lorsqu’il aspire à la conquête de la vérité comme on aspire à celle d’inoubliables sommets ?

On peut comparer les premiers pas de la découverte des philosophes à une marche d’approche en montagne. Il faut défricher le terrain, apprivoiser l’environnement, apprendre à élever le regard. C’est bien ce que nous propose François-Xavier Putallaz en nous offrant l’approche singulière et initiatique de quelque vingt philosophes dont les portraits sont mis en étroite correspondance avec la beauté variée et plurielle des sommets photographiés par François Perraudin. Ainsi apprenons-nous à découvrir Socrate reflétant l’humilité du ciel sur la terre, Aristote saisi dans la lumière grecque de midi, Platon dans son élan vers le monde des Idées, Descartes dans sa solitude d’arrière-automne, Montaigne dans les reflets de sa quête intérieure, Thomas d’Aquin dans le clair-obscur des hommes ou encore Rousseau et Marx à la recherche d’une communauté humaine solidaire.

Ce que François-Xavier Putallaz a bien compris, c’est qu’en montagne comme en philosophie rien n’est donné sans la nécessité de se mesurer à la difficulté d’une conquête. Car la pensée comme la montagne offrent une résistance et celle-ci est à vaincre. La montagne se mérite à l’aune de la persévérance dans l’effort. Mais la joie qui en est le fruit vaut bien le sacrifice consenti. Et cette joie tient à la révélation de la beauté promise. Il suffit de dévoiler le spectacle photographique qui déroule sous nos yeux tant de sommets alpins au cœur de cet ouvrage pour comprendre en quelle forme d’osmose la pensée des philosophes trouve à s’y manifester.

Nous sommes ici loin des abstractions qui rendent parfois indigeste l’exposé de savantes théories. Nous assistons à l’éclosion de visions dans lesquelles nous pouvons aisément nous reconnaître parce qu’elles sont devenues sensibles, incarnées qu’elles sont dans l’escarpement vertigineux du Cervin ou les courbes séduisantes des monts de neige qui coiffent les hauts sommets blancs. L’originalité de la démarche conjuguée du philosophe et du photographe tient ici à l’approche tangible et visible de la vérité des philosophes. Une vérité qu’il s’agit de rendre « délectable » sans quoi elle demeure sèche. A preuve, par exemple, ces pages consacrées à Bergson, penseur de la mémoire et de l’écoulement du temps. Nos vies ne se profilent-elles pas au cœur de ce rythme et dans le sillage de l’alpiniste qui progresse en s’élevant encore et encore ? Ou ces autres pages, à vrai dire tout à fait inédites, où l’on voit se projeter deux silhouettes étonnantes, celle d’Héloïse, compagne mythique d’Abélard, et celle d’Edith Stein, philosophe proche de Husserl tragiquement disparue à Auschwitz : elles orientent à leur manière la quête philosophique du côté de l’exploration de l’âme féminine comme une ascension vers les découvertes des expansions généreuses et créatives de la vie. Approches singulières.

Montagne et philosophie est un livre qui laisse des traces semblables aux empreintes qui marquent l’itinéraire du marcheur, un de ces livres qu’on se plaît à revisiter car il n’épuise pas son sujet. Les montagnes qu’on y découvre et côtoie nous invitent à reprendre la marche comme à chaque fois qu’on a le bonheur de gravir un sommet parce que sa beauté nous attire et que, sur ce chemin-là, parfois abrupt mais joyeux, on peut élever sa pensée avec des philosophes familiers qui nous tiennent fidèlement compagnie.

François Gachoud

François-Xavier Putallaz et François Perraudin : Montagne et philosophie. Une initiation aux grands philosophes. Ed. Slatkine, 224 pp.

MONTAGNE-ET-PHILO-LI.23.2.13

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