En réflexion...

LE RIRE, SES SENS ET SES ECLATS !

L’étincelle du rire, ses bienfaits, ses ingrédients et toute la gamme de ses vertus. Daniel Sibony signe un essai jubilatoire.

Voici un livre comme il y en a peu. A peine ouvert, on s’y plonge volontiers et une fois refermé, on n’a qu’une envie : celle d’y revenir pour y vagabonder et s’en nourrir une fois encore. Les auteurs qui ont su parler du rire et de l’humour avec une telle acuité et un tel bonheur sont peu nombreux. Il y a eu surtout Bergson et Freud dont les avancées théoriques sont restées célèbres. D. Sibony les convoque certes dans son essai, mais ce n’est jamais pour s’y limiter. Il en élargit la portée et nous emporte sur un ton jubilatoire et libéré en nous montrant que le rire est une fête, une inépuisable fontaine de jouvence où il fait bon tremper l’esprit pour le faire resurgir sous mille formes différentes.

Cet essai se présente en fait comme un vaste espace de jeu dont le rire et l’humour sont la pointe, mais à aucun moment on ne perd le fil polyvalent qui sous-tend le souci premier de l’auteur : questionner et questionner encore les sens possibles du rire et de l’humour. On y trouve de nombreuses formules qui se présentent comme autant de plate-formes d’où l’on peut décoller pour approfondir le sujet en le tournant et retournant sous tous les angles. Un exemple : « Rire, c’est être heureux un bref instant dans un mouvement qui vous secoue et vous ramène à vous-même, dans un certain dédoublement : on s’y prend et on s’en dégage par le rire en même temps qu’on en jouit ». Vous pouvez le constater : la formule est précise, ramassée, et elle s’ouvre sur le critère du dédoublement, critère indispensable pour comprendre le mécanisme et son heureux effet. Ainsi procède Sibony au long de son texte ponctué de citations, de mots d’esprit et de blagues qui nous font rire tout en nous permettant de découvrir en route une véritable philosophie du phénomène.

Sans qu’elle s’en donne l’air, la réflexion est bien construite. Les 24 chapitres qui l’articulent sont à la fois structurés et reliés entre eux par un mouvement qui va crescendo, si bien qu’au bout du compte, on a parcouru les composantes du rire et de l’humour. Et c’est sans nous donner l’impression d’en épuiser les ramifications possibles. C’est tout l’art de Daniel Sibony qui prend également soin de nous ménager deux intermèdes assez vertigineux sur les richesses de jeux de langage de Raymond Devos. Inégalable Devos qui sait faire vibrer les mots à la lettre et en sens contraire pour explorer les vertus du paradoxe d’où surgit l’absurde comme révélateur des scènes de la vie : « Souvent on rit du fait de rire, comme si le rire tissait une trame de joie qui prédispose. »

L’auteur a bien compris qu’au départ, il faut trouver un point d’appui. Ce point, c’est l’identité. Car la plupart des histoires drôles touchent aux questions d’identité : « On redéfinit les mots, les gestes, les personnes ; on casse une identité pour feindre de la réparer. » Rire, c’est donc d’abord « secouer l’identité », « être un autre pour un temps bref et sans risque » car on peut revenir à soi. Se pose ensuite la question du symptôme. Pour Daniel Sibony, « le jeu haletant entre avoir et se faire avoir est un des fils rouges du rire ». Ainsi Harpagon : « Voyez l’avare : sa passion de l’avoir le mène à se faire avoir ; mais au delà de l’argent, il s’agit de l’homme qui a l’objet de son désir ; il l’a tellement qu’il est dedans, dans sa boîte hermétique, sa cassette. Tout son être s’épuise ». N’est-ce pas convaincant ?

On découvre aussi dans cet essai un art consommé de croiser les formes multiples de l’humour. Daniel Sibony ne se contente pas de les énumérer (comique de situation, grotesque, absurde, quiproquos, etc.) ; il tisse entre eux des rapports inédits où l’on joue à cache-cache avec les syncopes, les jeux de masques et l’inconscient sous-jacent à tous ces mécanismes. Sans compter l’abondante charge symbolique inhérente à ces processus. Ce qui est une manière originale de qualifier la nature de l’humour : « L’humour, c’est l’art d’inventer en nous une instance symbolique qui nous console en nous faisant rire de nous-mêmes en silence. »

Dans la conclusion de son livre, Daniel Sibony se demande ce qui pourrait « unifier nos trajets sur le rire ». En faisant détour par l’idée de bonheur, il entrevoit peut-être la raison majeure qui justifie finalement l’importance du phénomène : quand un rire éclate, rompant avec les platitudes de la vie, il ouvre une brèche libératrice. Instant de bonheur ! Il est certes fugace, mais cet instant nous rappelle chaque fois à quoi nous aspirons quand il nous saisit. C’est une manière de nous rappeler qu’au-delà de leurs bienfaits évidents, le rire et l’humour cachent des profondeurs révélatrices de notre nature profonde. Et il fait bon de s’y arrêter pour les visiter.

François Gachoud

Daniel Sibony : Les sens du rire et de l’humour. Ed. Odile Jacob, 236 pp.

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