En réflexion...

COMMENT PENSER NOTRE RAPPORT AU CHAOS ?

Pour traiter cette question centrale et actuelle, Pierre Caye signe un essai solide et exigeant. Un livre qui va compter.

Comment les hommes peuvent-ils repenser radicalement la situation problématique de leur temps ? A cette question réputée urgente et pourtant difficile, le philosophe Pierre Caye tente d’apporter une réponse pour aujourd’hui. L’essai qu’il nous propose est suffisamment courageux et rare par sa lucidité et son audace pour qu’on en dise toute la portée. Voici un penseur qui se donne comme but de refonder le rapport de l’homme et de nos sociétés au monde tel qu’il est devenu sous l’égide de la mondialisation.
Point de départ : qu’est-ce qui définit notre siècle naissant ? Le chaos, selon Caye. Mais c’est un chaos qui n’a rien d’apocalyptique. Si autrefois le chaos renvoyait surtout aux catastrophes et à la fin du monde, aujourd’hui le chaos c’est l’imprévisible, l’imprédictible et l’incertitude foncière qui caractérise nos sociétés. La vérité, c’est que celles-ci sont à la fois trop complexes et trop instables pour que l’homme parvienne à en maîtiser l’évolution. A l’heure de la débâcle généralisée de l’équilibre financier de la planète, il n’est pas besoin d’insister. Le chaos est bien présent. Il exprime les aléas du devenir mondial, il incarne le désordre, le flou, l’incertain. Indifférent au sort des hommes, même quand ceux-ci en sont la cause (voyez l’état de l’épuisement de nos ressources, celui du climat et de la situation écologique en général), il n’est plus facteur d’auto-organisation spontanée comme au temps où Leibniz pensait le chaos comme facteur d’ordre à partir du désordre. On ne peut plus, selon P.Caye, optimiser le rapport du désordre à l’ordre, de la perte au gain, faire la part entre l’entropie et les équilibres qui en résultent. Le chaos est foncièrement indécidable. Il faut désormais en prendre acte.

Aujourd’hui, ce qui est perdu est définitivement perdu. Et l’inventivité technique de notre siècle concourt elle-même, au moins indirectement, à la destruction de milliers d’espèces naturelles. La vitesse croissante des communications qui permet des interactions mondiales immédiates crée une accélération de la complexité des échanges qui n’est pas à l’abri de turbulences qui fragilisent d’un coup un ensemble de données que nous ne maîtrisons plus. Dans un autre registre, les vieilles souverainetés historiques sur lesquelles les Etats ont bâti leurs pouvoirs se défont sans qu’émerge une souveraineté supra-étatique capable de gouverner l’ensemble des nations de la terre. Ce vide-là renforce notre sentiment d’impuissance face à notre destin.

La logique de la croissance qui alimente sa propre dynamique est désormais un leurre. Gigantesque paradoxe: plus notre force de développement croît, plus nous éprouvons notre impuissance à l’égard de ses effets imprévisibles et immaîtrisables. « Plus nous sommes puissants, plus nous sommes impuissants à maîtriser notre impuissance », affirme Caye, qui ajoute : « Ce paradoxe de la puissance est l’un des symptômes les plus patents du chaos de notre temps. Il modifie l’objet même de la morale. Parti de son impuissance face à la nature, l’homme en arrive maintenant à éprouver son impuissance vis-à-vis de ses propres actes ».

Face à ce constat qui ne se veut pas pessimiste mais simplement réaliste, nous devons nous demander comment penser notre rapport à ce que nous ne maîtrisons plus. Comme nous ne pouvons plus prétendre accéder à la maîtrise de notre maîtrise, il n’est pas d’autre voie pour « être à la hauteur du chaos » que d’assumer notre impuissance et d’apprendre à la gouverner. En quoi le philosophe se trouve devant une tâche de refondation. Refondation de l’éthique (le monde est trop complexe et chaotique pour se laisser normer), l’éthique appelant elle-même une nouvelle métaphysique (moins repenser l’être que ses facteurs de cohésion possibles). L’enjeu est considérable, car il s’agit de surmonter le nihilisme et le chaos en les assumant du dedans de notre impuissance. Voici donc notre impuissance devenue point d’ancrage. Cette fragilité est à assumer et c’est ce lieu même qui sera, selon Caye, notre « assiette ».

L’assiette ici fait référence à l’ « hexis » des Stoïciens, cette faculté de se tenir droit avec courage et dignité pour affronter l’adversité et surtout tenir. Tenir pour survivre et ne pas céder devant l’immaîtrisable. Aller chercher au fond de notre impuissance même cette force d’endurance nécessaire qui deviendra notre vertu majeure. P.Caye l’appelle « tempérance », parce qu’il s’agira plus d’une force morale de retenue que d’une force expansive et fière. Il ne s’agira plus désormais de dominer le monde, mais de composer avec les pouvoirs imprévisibles du chaos.

Comment ? C’est toute l’aventure de pensée projetée dans ce livre d’une rare densité. Dommage qu’il ne soit pas facilement accessible, mais ceux qui le visiteront avec persévérance y trouveront des trésors d’analyse et d’interprétations propres à ouvrir des voies complètement nouvelles pour assumer notre destin commun. Un second volume à paraître qui s’intitulera De l’univers infini au monde clos. Les enjeux philosophiques, politiques et juridiques de la question écologique confirmera sans doute ces solides promesses.

François Gachoud

Pierre Caye : Morale et chaos. Principes d’un agir sans fondement. Ed. Cerf, 338 pp.

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