En réflexion...

CES FORMIDABLES PENSEES VENUES D’AILLEURS

Il est temps d’ouvrir la philosophie occidentale à d’autres horizons. Un panorama mondial des philosophies est enfin rendu accessibles à tous.

Voici plus de 50 ans, le philosophe G. Canguilhem, rapporteur d’une enquête internationale de l’Unesco sur l’enseignement de la philosophie, soulignait la nécessité d’ouvrir la pensée occidentale à d’autres traditions. Dans quel but ? Décloisonner notre héritage pour l’ouvrir à d’autres horizons, prendre en compte la richesse de réalités culturelles différentes en les faisant dialoguer entre elles et avec notre tradition. Canguilhem proposait l’étude comparée de toutes les philosophies. Son appel est resté lettre morte. Mais voici que, sous la direction de Roger-Pol Droit qui a réuni d’éminents spécialistes internationaux, cette approche multiculturelle prend enfin corps. L’anthologie qui vient de paraître est un évènement. Car, pour la première fois, une présentation en deux volumes, accessible à tous, rassemble des textes philosophiques essentiels qui nous donnent accès aux pensées des civilisations indiennes, chinoises, tibétaines, juives, arabes, persanes et égyptiennes.

Il est vrai que de nombreuses publications ont déjà été consacrées à tel aspect ou thème de ces philosophies. Mais aucune n’a cherché à rassembler une anthologie multilingue et multiculturelle à l’usage des débutants, de toutes celles et ceux qui désirent découvrir ces formidables pensées venues d’ailleurs. Il faut non seulement saluer cette initiative, mais penser à l’élan qu’elle va donner au dialogue, à l’approfondissement fécond de toutes les traditions philosophiques devenant, par là-même, un fond commun à l’ensemble de l’humanité pensante. Cette publication va contribuer à changer notre regard sur la philosophie, car, comme le souligne P.P. Droit, « il faut se dire qu’il n’y a qu’une seule forme de raison humaine, mais une multiplicité d’usages de cette rationalité ».

D’aucuns pourraient penser que cette enteprise est trop ambitieuse. Certainement pas. Car, à l’heure de la mondialisation, changer de continent prend quelques heures et nous touchons sensiblement des langues et des cultures qu nous ne connaissons pas. D’où la question : la philosophie occidentale doit-elle continuer à limiter les voyages de la pensée au seul périmètre européen ? Bien sûr que non. Prenez la peine d’ouvrir les pages de cette anthologie.Vous allez à coup sûr réaliser que personne ne connaît tout ce qui se révèle à nous dans ces deux volumes. Nous voilà donc à la fois ignorants, mais enfin aptes à franchir le seuil des passionnantes découvertes. L’avantage indiscutable de ce panorama est de nous offrir un commencement. Il inaugure notre ouverture, il dirige nos premiers pas, il rend possible aux non-spécialistes que nous sommes la faculté d’entrer en contact avec des auteurs et des œuvres qui ont enrichi le patriomoine mondial de la pensée. Ce n’est pas peu et il fallait commencer par là.

Le choix qui a présidé à cette anthologie privilégie l’approche des textes. Textes majeurs qui éclairent chacune de ces philosophies en ses lignes de force essentielles pour nous faire découvrir comment elles se formulent et s’articulent. Si chaque spécialiste a rédigé une introduction aux fins de nous orienter, il a laissé toute la place au déploiement de la pensée propre aux auteurs. Des notes, un glossaire, des références ont certes été ajoutés, mais dans le seul but de nous aider à mieux pénétrer l’originalité de chaque source d’inspiration. L’objectif est d’en souligner les tonalités spécifiques. Qu’on s’entende bien aussi sur ce point : les textes ici proposés ne visent pas du tout l’exhaustivité. Ce serait impossible. L’essentiel est d’accueillir et de saisir d’emblée une autre manière de penser et d’aborder les grandes interrogations humaines sur notre condition. Que ces lumières se révèlent inhabituelles, insolites ou déconcertantes parfois ne peut que nous stimuler en nous invitant à aller plus avant, à découvrir des voies, à voyager en un mot à l’horizon du monde.

On peut certes se demander pour quelles raisons la philosophie occidentale a tant tardé à élargir son horizon à d’autres traditions philosophiques. En fait, jusqu’au XIXème siècle, l’ouverture de la philosophie à d’autres sources était la règle. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais soutenu qu’ils étaient les seuls inventeurs de la philosophie. Ils étaient ouverts aux philosophies « barbares », c’est-à-dire aux philosophies venues d’ailleurs, d’Egypte, de Chaldée, d’Inde ou de Perse. Plus tard, de la Renaissance aux Temps Modernes, l’idée d’une origine uniquement grecque de la philosophie n’apparaît pas. Rupture il y a eu à l’heure où la culture occidentale, parcourue de crises, a eu peur de perdre son identité face à un engouement pour l’Orient. Elle a voulu alors se reconstituer en se polarisant sur la source grecque. Mais aujourd’hui, l’adage « Nur bei den Griechen » prôné par Hegel, puis Husserl et Heidegger n’est plus d’actualité. Le champ s’ouvre à la multipolarité des mondes philosophiques venus d’ailleurs. L’avenir confirmera certainement que l’avancée inaugurée par la publication de cette anthologie est porteuse de fécondes promesses.

François Gachoud

PHILOSOPHIES D’AILLEURS en deux volumes :

  1. Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines
  2. Les pensées hébraïques, arabes, persanes et égyptiennes

Sous la direction de Roger-Pol Droit.

Ed. Hermann, 488 pp. et 448 pp.

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