En réflexion...

RICOEUR ET LA MÉMOIRE

Paul Ricoeur nous livre une synthèse magistrale : phénoménologie, épistémologie et ontologie sont les trois mâts d’un navire  qui nous emporte déjà loin, vers l’horizon du siècle inauguré.

A n’en pas douter, La Mémoire, l’histoire, l’oubli apparaît comme un monument. L’ouvrage constitue dans l’œuvre de Ricoeur un point culminant comme si, de synthèses en synthèses chaque fois plus élaborées, la dernière embrassait un horizon à la fois plus vaste et plus profond. Il faut savoir que la philosophie de Ricoeur ne se déploie pas comme un système préalablement articulé. Chacun de ses livres est ciblé et pensé en terme de problème qui laisse ouvert le champ de prolongements ultérieurs. Ceux-ci font à leur tour l’objet d’investigations qui débouchent sur une nouvelle synthèse. Ainsi avançons-nous comme absorbés dans une spirale ascendante qui explore toujours plus loin et plus haut la quête de l’interrogation philosophique.

La Mémoire, l’histoire, l’oubli s’inscrit dans le sillage des ouvrages fondamentaux des années 80-90, les trois tomes de Temps et récit et Soi-même comme un autre. Temps et récit avait abordé la question du temps par le biais de la narration. Ricoeur l’aborde ici à partir de la mémoire, de la reconnaissance du souvenir, de l’effacement du souvenir par l’oubli et en même temps de la reconquête de tranches oubliées par l’effort de reconnaissance. La reconnaissance du passé est donc le noyau constitutif de ce dernier livre. Quant à Soi-même comme un autre, il proposait une manière de bilan sur les écrits où Ricoeur avait examiné les grands problèmes éthiques comme volonté et responsabilité, la question du mal, celle des rapports de la justice et du pouvoir. On retrouve l’essentiel de cet acquis au cœur même de ses analyses.

Car le point de départ est là : le soi-même révèle notre identité, mais cette identité n’est pas invariable. Elle est narrative, c’est-à-dire inscrite dans un temps que notre mémoire est appelée à reconnaître et à construire sans cesse. Comment est-ce que je reste moi-même à travers le changement ? Mon identité ne peut conserver sa permanence que si j’ai gardé quelque chose du passé pour construire l’avenir avec ses traces, les enchaîner sur horizon de projet. La mémoire est toujours garante de notre durée et quand celle-ci concerne l’aventure collective des hommes dans une tradition, une culture donnée, l’histoire apparaît comme la matrice où s’élabore à la fois le travail de conservation du passé des peuples et des civilisations, mais aussi celui de l’interprétation de la condition humaine, car celle-ci est toujours de nature historique.

L’ouvrage se déploie en trois parties nettement distinguées quant au thème et à la méthode. Dans la première, Ricoeur adopte le point de vue husserlien de la phénoménologie et structure son investigation autour de deux questions : « de quoi y a-t-il souvenir » ? et « qui se souvient » ? Cette deuxième question débouche sur la distinction conceptuelle majeure entre mémoire individuelle et mémoire collective qui permet de montrer le lien nécessaire entre la mémoire et l’histoire. Quant à la première question, elle nous renvoie à l’héritage grec puisque, avec Platon et Aristote, la distinction entre mnèmè et anamnèsis constitue l’assise fondatrice de toutes les investigations ultérieures. On va en effet aller de la mémoire donnée avec son objet, quand le souvenir surgit, à la mémoire réfléchie qui est à la fois reconstitution de la durée et quête d’une identité à construire.

La seconde partie relève de l’épistémologie des sciences historiques. Cette épistémologie comporte trois phases. Il y a d’abord la phase documentaire : celle-ci est fondée sur le rôle indispensable des témoins qui garantissent l’authenticité des faits et des traces du vécu humain. Elle débouche sur la constitution des archives, l’idée centrale de Ricoeur étant que « l’histoire est de bout en bout écriture », puisqu’il s’agit de représenter le passé tel qu’il s’est produit en le conservant. Comment, sinon dans l’acte scripturaire qui établit la preuve documentaire mais aussi l’explique . L’explication/compréhension d’un cours d’événements constitue donc la seconde phase. Quant à la troisième, elle est représentative au sens où elle met en forme littéraire ou scripturaire le discours porté à la connaissance des lecteurs d’histoire. Nul en effet « ne consulte une archive sans projet d’explication, sans hypothèse de compréhension ; et nul ne s’emploie à expliquer un cours d’événements sans recourir à une mise en forme littéraire expresse de caractère narratif ».

La troisième partie, qui culmine dans une méditation sur l’oubli et le rôle du pardon, est une herméneutique de la condition historique des humains que nous sommes. L’herméneutique est ici une réflexion au second degré concernant les conditions de possibilité du discours historique. C’est l’examen du « qu’est-ce que comprendre sur le mode historique ? » Cet examen se déploie sur deux versants.

Le premier est le versant critique. Il propose une réflexion qui vise à imposer des limites à toute prétention totalisante de l’histoire. Ricoeur refuse à ce titre les visions idéologiques qui, à l’instar du marxisme inspiré de la conception hégélienne du temps, ont voulu ériger le dogme de la fin de l’histoire. D’autre part, si le système hitlérien fut aussi totalitaire que le bolchevique, les deux ne sont pas comparables quant aux causes et aux buts qui ont consacré leur singularité dans l’horreur. Ricoeur est également méfiant à l’égard du devoir de mémoire : il peut être manipulé par les idéologies et, s’il revêt la figure de l’imposition, il peut, même dans le cas de la Shoah, constituer une dérive possible. Les mémoires blessées en effet plaident à juste titre leur propre malheur, mais il y a risque qu’ils le plaident contre le malheur des autres.

Le second versant est le versant ontologique. Il s’agit là d’explorer les modalités temporelles qui ensemble structurent notre manière propre d’exister, d’être au monde dans une condition historique donnée. C’est le chapitre le plus difficile de l’ouvrage, mais c’est aussi celui où Ricoeur descend profond. Il adopte ici le lecture heideggerienne de L’Etre et temps en montrant que d’un point de vue existential l’histoire, notre histoire, est l’ensemble des événements révolus, présents et à venir, mais aussi l’ensemble des discours tenus sur ces événements dans le témoignage, le récit, l’explication et finalement la représentation du passé : « Nous faisons l’histoire et nous faisons de l’histoire parce que nous sommes historiques ». L’originalité de l’interprétation heideggerienne est que la temporalité fondamentale qui affecte notre condition est celle qui nous oriente vers le futur et pas seulement celle qui nous relie au passé. Cela signifie que l’horizon de la mort est pour l’histoire personnelle et collective des humains un souci d’authenticité aussi déterminant que la seule référence au passé. L’historicité qui nous constitue est un aller-retour incessant entre le passé qui est notre mémoire et le futur qui est notre projet.

Quant à l’oubli qui structure la dernière section de cette troisième partie, il apparaît comme « un empire divisé contre lui-même » parce qu’il apparaît comme l’ennemi de la mémoire et de l’histoire. L’oubli est un passé perdu : la destruction d’une archive, d’un musée, d’une ville, d’une civilisation, ensevelit la trace historique. Il est l’emblème de la vulnérabilité de notre condition humaine. Mais à côté de cet oubli caractérisé par l’effacement des traces, il en est un autre, positif, que Ricoeur appelle « oubli de réserve ». Celui-ci est en fait une ressource heureuse pour la mémoire et l’histoire au sens où c’est à l’oubli que nous arrachons un passé soudain ressuscité, ce qui veut dire qu’à l’instar de nos souvenirs d’enfance qui remontent à la surface, les plus précieux n’étaient pas définitivement perdus, mais seulement enfouis et malgré tout conservés.

Si cette somme de près de 700 pages se clôt sur le pardon, c’est qu’aux yeux de Ricoeur il fait couple avec l’oubli en apparaissant comme la figure d’une mémoire réconciliée avec ses blessures. Cet épisode magnifique aboutit au terme de cette puissante élaboration comme le point culminant d’un itinéraire polyphonique sans égal. Comme l’écrit Ricoeur lui-même au milieu de l’ultime page de l’ouvrage que sa blancheur détache :

« Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli.

« Sous la mémoire et l’oubli, la vie.

« Mais écrire la vie est une autre histoire.

Inachèvement. »

François Gachoud

    

PAUL RICOEUR : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Ed Seuil, coll. l’Ordre philosophique, 680 p.

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