En réflexion...

RENAITRE A ROUSSEAU

Que devons-nous finalement à Rousseau ? Où se trouve son trésor caché, au-delà des Discours, de l’Emile, du Contrat social ? Paul Audi tente d’y répondre. Essai convaincant.

Nous l’avons déjà souligné à l’occasion de la parution de Où je suis. Topique du corps et de l’esprit et de Créer (Ed. Encre marine) , plus récemment à propos de Supériorité de l’éthique (Ed. Flammarion/Champs) : l’oeuvre de Paul Audi est à considérer comme une des plus novatrices dans le champ de la pensée philosophique d’aujourd’hui. Féconde elle l’est aussi, puisqu’en phénoménologue soucieux de creuser plus profond le sillon de sa réflexion éthique, il nous donne tous les ans un livre de poids. Ainsi ce Rousseau : une philosophie de l’âme où se confirme la quête majeure poursuivie, celle des composantes de fond de la subjectivité : qui est donc ce moi que je suis, saisi au coeur même de son intériorité ?

On ne dira jamais assez la mutation considérable engagée par Rousseau à la suite d’Augustin et de Montaigne lorsqu’il a donné pour thème aux Modernes l’exploration de l’âme du sujet humain plutôt que celle des objets mondains scrutés à l’aune de la seule raison normative. Ce que Rousseau a voulu avant tout, selon Audi, c’est aller jusqu’à l’origine de notre expérience de la vie captée dans le mouvement le plus intérieur à sa propre manifestation. C’est bien parce que Rousseau ne conçoit l’être, l’essence la plus intime de l’être, que sur fond de cette vie qui en nous surgit, s’accroît et habite en nous en permanence, que le lieu par excellence de la réflexion philosophique se confond avec la manière dont nous existons au plan de la vie. Entendons par là l’invention d’un art de vivre dont nous avons le pouvoir de définir nous-mêmes le sens et l’usage. Perspective éminemment éthique dont la prescription majeure est l’accord sans cesse à trouver entre le dévorant désir d’être heureux et la réjouissance possible que la vie nous offre.

Paul Audi nous montre que Rousseau a bien reçu la leçon de Montaigne : oui, ce qui importe, c’est de « savoir jouir loyalement de son être ». Mais au lieu de dire comme son prédécesseur : « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi », il déclare encore plus simplement : « Il faut être soi ». Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’au coeur de cette conception, il y a absence de la « réflexivité introspective » qui caractérisait Montaigne, soit l’absence d’une distance instaurée par la raison entre soi et soi-même. Ce que Rousseau expérimente et propose, c’est un art de jouir du don originaire qui nous est fait : celui de la vie elle-même et ce, en un lieu où nous sommes immédiatement ce que nous sommes. Ce lieu, c’est le lieu de l’âme, du Soi, de son ipséité : « Je suis tout entier où je suis », disait Rousseau. C’est donc le sentiment d’exister capté au plus profond de notre intériorité, loin de bruits du monde, qui nous le révèle.

Au coeur de la philosophie de Rousseau donc, cette primauté manifeste de la vie sur le moi comme objet de la conscience. Car, contrairement à l’acte réflexif sur le moi, la vie n’inscrit jamais d’écart avec elle-même. Nous sommes en elle en tous points et moments de notre être. Ce que nous éprouvons d’abord par conséquent, c’est le bonheur d’exister. C’est bien cette réjouissance originelle qui a conduit Rousseau à sa fameuse intuition de la bonté naturelle de l’homme. On doit à Paul Audi d’en renouveler l’interprétation en nous faisant  descendre jusqu’à la racine du sentiment d’exister. Il y a, selon Rousseau, tout au fond de notre subjectivité, « une passion primitive, innée, antérieure à tout autre et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications ». Cette passion fondatrice, manifestée avec le don de la vie elle-même et le bonheur d’exister qui l’accompagnent, c’est l’amour de soi. Mais attention : l’amour de soi dont parle Rousseau n’a rien à voir avec l’amour-propre, rien à voir non plus avec l’égoïsme. Il est cette pure étreinte intérieure par laquelle je puis naître à moi-même et me saisir dans la continuité d’une présence à moi-même qui ne me quitte pas. Mieux encore : cet amour tend à sa propre expansion, si bien que, toujours en excédence de soi, il tend par bienveillance au sentiment qui l’ouvre à autrui : sentiment de compassion (Rousseau la nomme « pitié ») qui me transporte en ce lieu où l’autre et moi-même faisons l’expérience commune du même attachement à la vie.

Ce dont Rousseau témoigne donc avant tout, surtout dans sa dernière oeuvre, les Rêveries du promeneur solitaire, c’est de notre pouvoir de renaître à la vie. Au fond, Rousseau est ce philosophe qui aura affirmé que les potentialités de la vie sont infinies et que l’âme en qui elles se déploient, pour peu qu’elle sache s’écarter du monde extérieur et rentrer en soi-même, trouve sa vraie nature dans la pleine possession de soi, paisible et durable.

L’étude de Paul Audi est conçue à la manière dont Rousseau lui-même se représentait l’ordre inaltérable de la nature : comme un cercle concentrique censé s’élargir dans le sens de l’expansion à partir de son centre. Une fois le noyau de la vie exploré en sa donation à l’âme, nous abordons la succession des chapitres comme autant de ramifications qui en émanent, mais sans jamais quitter la source qui les alimente de l’intérieur. Une manière inédite d’entraîner le lecteur à graviter autour d’un point source dont il est invité à renouveler la découverte par diverses voies. Ce n’est pas seulement  séduisant. C’est en accord avec notre propre expérience : plus nous avançons dans la vie, mieux nous sommes à même, comme Rousseau, de retourner à la source qui lui donne sens. Source qui peut nous faire découvrir le bonheur d’exister.

François Gachoud

Paul Audi : Rousseau : une philosophie de l’âme. Inédit. Ed. Verdier poche, 445 pp.

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