En réflexion...

LES PROMESSES DU DIALOGUE ENTRE ART ET PHILOSOPHIE

Isabelle Thomas-Fogiel réexamine les enjeux à la fois riches et complexes du rapport entre art et philosophie. Un essai remarquable.

Voici un livre d’une exigence de lecture évidente, mais d’une pertinence d’analyse rare. Il fera aussi bien le bonheur des artistes que des philosophes. Isabelle Thomas-Fogiel nous offre là une étude de poids, sans doute l’une des plus élaborées sur la complémentarité possible entre art et philosophie. Ce qui frappe à la découverte de ces pages, c’est l’impressionnante maîtrise qui gouverne la structure de l’ouvrage, mais aussi l’érudition éclatante de l’auteure dans les deux domaines. L’apport de cette oeuvre à une  problématique qui a toujours été fort discutée et pleine de controverses sera sans doute importante et durable.

La relation entre art et philosophie a en effet souvent été pensée sous les auspices de l’inclusion et de l’exclusion. L’art a été parfois annexé par les philosophes et l’inverse s’est aussi produit. Ainsi Hegel pensait-il que l’art exprimait de manière sensible et inadéquate ce que la philosophie exprimait de manière adéquate au nom de la rationalité. Inversement, des philosophes comme Spinoza ou Nietzsche revendiquaient la suprématie de l’art comme seul capable d’atteindre un but inaccessible au philosophe. La question qui se pose est à la fois simple et complexe selon l’auteure : « Est-il possible de penser entre art et philosophie une relation sans annexion, une liaison sans dissolution, une mise en rapport sans disparition de leurs caractéristiques irréductibles ? ».

L’axe du livre s’articule autour de l’idée d’une relation conçue de manière « topologique », c’est-à-dire dans un espace où ils se trouveront voisins sans se confondre. Art et philosophie sont donc présentés comme deux régions de l’esprit qui explorent les mêmes rapports, notamment entre fini et infini, visible et invisible. Ils ont ceci de commun qu’ils visent un « universel singulier ». Mais si le discours du philosophe se veut universel quant à la recherche de vérités argumentées, le processus artistique va toujours à l’oeuvre singulière en un style singulier, bien que cette oeuvre vise également l’universel de la beauté ou la recherche d’un au-delà généralisable de la représentation. En un mot, art et philosophie n’obéissent pas aux mêmes règles. Ils élaborent des grammaires différentes, sans qu’on puisse expliquer ou annexer l’un par l’autre. Ils sont appelés à se rencontrer aux travers de leurs différences mêmes et cette richesse n’exclut pas une heureuse complémentarité.

La première partie de cette étude est une tentative approfondie des fonctions et contenus topologiques comme le pli, la réversibilité ou le chiasme proposés par Merleau-Ponty. La seconde est certainement la plus élaborée, la plus originale aussi. Il s’agit d’ »expérimentations », c’est-à-dire d’études concrètes alliant art et philosophie autour de thèmes comme l’illimitation de la limite chez Fra Angelico, l’infinitisation chez Monet, le passage du figuratif au non-figuratif chez Kandinsky, le lieu de l’oeuvre chez Giacometti. Ces oeuvres artistiques sont alors mises en rapport sur ces mêmes thèmes avec l’apport de philosophes comme Aristote, Kant, Hegel ou Levinas. Analyses à proprement parler saisissantes de profondeur. Elles valent bien à elles seules de plonger résolument dans la découverte de ce livre.

La dernière partie de l’ouvrage, intitulée « Réflexions », offre une synthèse prospective en abordant des thèmes centraux comme ceux du signe et de l’image avec Marin, de l’autoréférence avec Danto, de la lumière dans l’oeuvre de Turell. Si cette étude reste d’une approche difficile, elle demeurera une référence incontournable sur les relations très riches entre art et philosophie. C’est une oeuvre en tous points harmonique. Comme l’auteure le dit elle-même : « Harmonie qui suppose, comme dans un orchestre, la présence d’instruments qui rendent des sons différents et n’obéissent pas aux mêmes contraintes, harmonie entre différents angles de vue, angles de vie ».

François Gachoud

Isabelle Thomas-Fogiel : Le concept et le lieu. Figures de la relation entre art et philosophie. Ed. du Cerf, 378 pp.

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