En réflexion...

IL EST TEMPS D’EXPLORER LE SENS DES LIMITES

« Une des clés de notre époque tient dans cette tension entre un toujours plus et un toujours moins, la croissance et la décroissance, le désir illimité et la conscience des limites ».Conscience des limites ! C’est bien au traitement exclusif de ce sujet majeur que Monique Atlan et Roger-Pol Droit viennent de s’atteler en publiant Le sens des limites aux Editions de l’Observatoire. En 2012 déjà, les deux auteurs signalaient cette tension et se penchaient sur le sens des limites à explorer d’urgence lorsqu’ils publiaient Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. (Ed. Flammarion 2012 et Coll. Champs 2014).

 Urgence donc. Est-il besoin d’insister sur le diagnostic actuel où chacun(e) vit dans son corps, sa tête et son cœur les différentes limites que lui inflige l’épreuve de la Covid ? Sur ce point précis, nous vivons depuis des mois une impasse. Pour y voir plus clair, ne faut-il pas repenser en profondeur la notion de limite?  Mieux : ne faut-il pas voir plus loin encore selon les auteurs ? Raison pour laquelle ils nous proposent rien moins qu’une véritable exploration. Passionnante exploration à vrai dire, car il s’agit de circonscrire les contextes, les circonstances historiques et les différents courants que les époques charrient. Le sens des limites n’est jamais défini une fois pour toutes. Il varie en fonction de l’évolution des sociétés et des cultures.

Le sens des limites est un ouvrage très construit. Monique Atlan et Roger-Pol Droit procèdent par étapes bien définies en commençant par répondre à cette question qui nous préoccupe : « Pourquoi sommes-nous dans l’impasse ? » C’est parce que deux tentations se profilent aujourd’hui : celle de l’effacement des limites et celle de leur durcissement qui cherche à faire contrepoids.

L’effacement, c’est le but du transhumanisme. Il s’agit là d’effacer les limites du corps, celle des sexes, celle des espèces vivantes, celle aussi d’un rêve fou : le transfert de notre pouvoir humain de penser à l’aide d’une puce qui serait bientôt greffée dans notre cerveau.  Ces machines si minuscules mais si puissantes deviendraient aussi fiables que les êtres humains eux-mêmes. Elles finiraient un jour par pouvoir effacer la limite ultime, la mort.

En face, la tentation du durcissement : il faut à tout prix que les limites soient maintenues, renforcées. Car notre planète et ses ressources, son équilibre fragile, sont menacées.  Le réchauffement climatique, la disparition de tant d’espèces vivantes, la pollution croissante nécessitent le retour à des limites strictes sans quoi nous courons à la catastrophe. N’est-il pas déjà trop tard ?

Elle est là l’impasse. Car « dans les deux cas les limites sont pensées selon l’unique logique, implacable, du Tout ou Rien ». Ou bien on efface les frontières, ou bien on érige des murs. L’impasse, c’est donc des deux côtés « des issues verrouillées ». Comment en sortir ?

L’intérêt de la démarche de nos auteurs, c’est leur sens pédagogique. Commençons par préciser « ce que limite veut dire » ! Au premier regard, on constate qu’il y a partout des limites externes : limites naturelles, biologiques, géographiques, géologiques, des limites physiques, spatiales, temporelles, matérielles, des limites logiques, mathématiques, des limites sociales comme celles des groupes, des ethnies, des usages et bien d’autres encore.

Limites internes aussi :  limites morales, celles des normes, des valeurs, des idéaux, des interdits, limites des concepts et systèmes de pensée dont il s’agit de préciser leur délimitation, leurs champs d’application. Ce n’est donc pas un hasard si la critique, qu’elle soit philosophique, esthétique ou littéraire, instaure des limites de validité, de qualité, de jugement. Comment donc s’y retrouver dans « cette usine à limites » ?

C’est l’histoire qui va nous aider. Notre culture européenne, si longue dans le temps jusqu’à nous, correspond à des moments d’évolution qui sont comme des marques où l’on peut « repérer des points de bascule de notre rapport aux limites ». Comment les envisage-t-on ?

En trois temps : le premier, c’est bien entendu l’Antiquité. Elle nous enseigne un souci constant des limites, dans tous les domaines. Le respect des limites est sa marque : ancrer les limites, tracer les limites, éviter leur transgression.

Bien plus tard, 2ème temps, lorsqu’émerge la Renaissance, on entre dans la modernité. Sa marque est tout autre : c’est le dépassement des limites. L’univers, depuis Galilée et Giordano Bruno, n’est plus clos, mais ouvert sur l’infini. Puissant tournant. La raison scientifique devient conquérante, elle ouvre la voie au dépassement des bornes anciennes ; la technique deviendra triomphante, elle instaurera le culte du progrès sans limites. Celles-ci sont faites pour être franchies ! Le propre du désir humain n’est-il pas celui d’une liberté désormais sans frein ?

C’est ainsi que l’effacement des limites deviendra la marque récente de notre siècle dit postmoderne. C’est le 3èmetemps, le nôtre, aujourd’hui dans l’impasse. Car ce qui fait problème, c’est que le processus d’effacement en cours consiste à vider les limites de tout contenu. Le risque, c’est évidemment la perte du sens même des limites : « L’illimité paraît à portée de main, de calcul, de désir, sans plus d’obstacles ». Dans le champ du savoir, les algorithmes sont en train de tout gérer, de tout contrôler jusqu’à notre sphère privée. Les GAFAM jubilent et font de monstrueux profits en pompant nos données sans vergogne. On parle avec raison de société de surveillance. N’est-ce pas ce que la Chine est en train d’infliger à plus d’un milliard d’humains ?

Découvrez dans cet élan les pages étonnantes consacrées au « sentiment océanique » que Freud a tant combattu et que l’Inde, selon maintes écoles de pensée, a promu dans le but d’annuler toute limite : entre sujet et objet, entre moi et le monde. Si bien que l’idée de séparation qui permet de distinguer toutes choses qui entrent relation et donc en définit les limites, explose. Plus d’identité de ce fait jusqu’à l’effacement du visage de l’autre !

Ce qui rend ce livre très singulier, passionnant et d’une originalité qui le rend à mon sens irremplaçable, c’est la 4èmepartie où nos auteurs composent à deux, comme en musique, une partition inédite : celle qu’ils intitulent « Variations sur la limite ». On pourrait appeler cet exercice comme le dernier mot d’une étude qui fera date : celle où la limite se révèle indispensable, où « le vivant humain est voué aux limites », où « son destin tourne autour d’elles ». Découvrez alors pourquoi nous ne pourrons jamais vivre sans elles ; pourquoi « les limites signent l’humain, en sont la condition, en fondent la pensée et permettent la vie ». Vous n’aurez pas perdu votre temps. Vous aurez même l’envie d’y revenir, se songer à composer vous-même la partition la plus heureuse et équilibrée possible de votre vie en marche.

 

François Gachoud, philosophe

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