En réflexion...

HANS JONAS : LE PRINCIPE RESPONSABILITÉ

En publiant ses derniers essais, Hans Jonas nous a laissé un véritable testament pour les générations futures.

Non seulement Hans Jonas est un philosophe qui a marqué de manière déterminante la pensée de la fin du XXe siècle, mais il a jeté les bases d’une analyse et d’une perception de l’homme et de la vie qui va influencer durablement les générations futures. Juif d’origine et élève de Heidegger au lendemain de la première guerre mondiale, il choisit l’exil dès 1933 pour s’établir à New York. Il occupa la chaire de philosophie à la « New York School of social research ». Décédé en 1993, il nous a laissé une œuvre dont l’originalité tout entière pourrait se résumer à cette question fondamentale : si les espèces vivantes sont menacées par une crise écologique sans précédent, comment repenser la place de l’homme et son rapport au monde sans trahir les principes de vie et d’évolution dont il est lui-même issu ?

En publiant Le Principe Responsabilité – Une éthique pour une civilisation technologique, Jonas a proposé une réponse qui renouvelle radicalement pour le futur notre perception de la place de l’homme dans la nature et sa responsabilité face aux pouvoirs considérables qu’il s’est attribués dans l’exploitation des ressources de la planète. Cette réponse se situe bien sûr au plan éthique, mais elle va plus loin car Jonas estime que c’est aussi la définition de notre rapport à l’existence et à nos origines qui est à repenser complètement. Raison pour laquelle le philosophe n’a cessé d’approfondir cette perspective en publiant Le Principe de Vie et les six essais réunis dans le présent volume, un ensemble composé peu avant sa mort. Ces essais traduits sous le titre Evolution et liberté ont la valeur d’un testament.

La question primordiale que Jonas s’est posée est au fond la suivante : si nous voulons déterminer la responsabilité présente et future de l’homme envers l’environnement dont il a lui-même émergé, ne faut-il pas remonter à reculons le cours de l’évolution et tenter de déterminer les conditions primordiales de cette émergence, à savoir celles de la vie elle-même ? Qu’est-ce qui caractérise la vie à partir du moment où elle se distingue de la matière inerte ? Si le secret des commencements nous demeure caché, l’affirmation de la vie comme telle est un fait que nous pouvons explorer. Le biologiste comme le philosophe peuvent constater que tout être vivant se construit lui-même une identité qui suppose un pouvoir intériorisant – il se tient lui-même dans l’être et se développe -, mais il se trouve en même temps dans la nécessité d’entretenir un perpétuel échange avec le monde extérieur qui est son milieu.

Un organisme vivant est un être dont l’existence même est son propre ouvrage. Il n’existe qu’en vertu de ce qu’il fait, mais ce faire lui-même constitue un échange obligé avec son milieu. Il en résulte que cesser de faire et d’entretenir cet échange signifie aussi cesser d’être. D’où la fragilité congénitale de tout être vivant : il est soumis à la possibilité permanente de sa mort. Celle-ci est inscrite dans l’acte par lequel il est dans la nécessité de conserver et d’entretenir sa vie. Saisissant paradoxe, mais aussi impérative responsabilité dans la mesure où l’homme qui croit avoir maîtrisé la nature et en avoir tiré tous les profits demeure lui-même ce vivant fragile qui lui sera à jamais lié. Les pages où Jonas déploie ces implications constituent un enseignement de référence pour l’avenir de notre espèce.

Mais il y a, au cœur de cette analyse, un autre enseignement à méditer. Car si un être vivant est bien un assemblage de matières au sens chimique du terme et s’il ne peut pas se maintenir ni se développer sans un échange métabolique constant avec son milieu, il n’est pas lui-même identique à la totalité du matériau qui le constitue puisqu’il en dispose, l’intègre et possède le pouvoir de le transformer en sa propre substance. Celle-ci se développe de ce fait dans une certaine indépendance. Le vivant est donc un être qui transcende ses propres processus et progresse vers la liberté. Jonas insiste à juste titre sur cette liberté dont le vivant dispose dès le départ grâce à son pouvoir prodigieux sur la matière inorganique. Liberté dont la plante déjà peut jouir dans la mesure où elle s’arrache à la terre pour s’élever et produire sa fleur et son fruit. Liberté qui n’a cessé de s’accroître au cours de l’évolution, puisqu’elle s’est ensuite épanouie dans la capacité de sentir, de percevoir, d’imaginer, de se souvenir et de penser, comme si cette intériorité déjà en germe chez le moindre vivant s’était approfondie de plus en plus jusqu’à l’homme et s’était inscrite au cœur même de sa conscience.

Peu importe finalement selon Jonas que les théories de l’évolution soient caractérisées par des interprétations toujours encore discutées sur la part du hasard et de l’entropie d’un côté et sur celle de la finalité et l’ordre cosmique de l’autre. On peut être darwinien, idéaliste, dualiste ou moniste selon ces perspectives. Ce qui importe avant tout, c’est l’affirmation libre et inventive de la vie elle-même, son extraordinaire pouvoir de promouvoir des capacités radicalement nouvelles comme celles de l’émergence de l’homme conscient. L’invention de l’outil et de la technique, celle de la représentation symbolique et artistique, celle du langage conceptuel qui a donné naissance aux sciences comme aux croyances sont autant de signes spirituels dont l’homme doit se sentir responsable puisqu’il est seul à pouvoir en comprendre le sens et à en contrôler l’usage.

C’est dire que la dignité de l’homme est inséparable de sa responsabilité éthique sur la vie. Celle-ci ne doit pas seulement s’appliquer à la défense des droits de l’homme qui sont bien sûr prioritaires ; elle doit impérativement s’exercer sur notre propre maîtrise de la vie elle-même. En ce sens il est primordial que nous devenions beaucoup plus conscients de toutes les mutilations que nous pouvons infliger à la vie elle-même quand nous nous arrogeons le droit de manipuler le code génétique à notre guise. Nous entrons de fait dans une époque où la question primordiale n’est plus de chercher comment on peut comprendre les mécanismes de la vie, mais selon quels critères il est devenu nécessaire de limiter nos pouvoirs sur elle. L’homme a toujours rêvé de devenir immortel et son désir égoïste peut le conduire à vouloir prolonger la vie à n’importe quel prix. Les progrès de la génétique du XXIe siècle vont lui permettre de réaliser peu à peu ce rêve, mais il faut se demander à quel prix. Si c’est au prix de l’orgueil et du mépris pour les conditions de la vie elle-même qui a permis notre apparition, ce sera problématique, même catastrophique. Est-ce cet héritage-là que nous voulons léguer aux générations futures ?

François Gachoud

HANS JONAS : EVOLUTION ET LIBERTE, traduit et présenté par S.Cornille et P.Ivernel, Ed. Payot et Rivages, coll. Petite bibliothèque, 260 p.

A signaler, du même auteur et aux mêmes éditions :

  • Le Concept de Dieu après Auschwitz
  • Le Droit de mourir
  • Pour une éthique du futur
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