En réflexion...

APPRENDRE À VIVRE DANS LE SILLAGE DES MYTHES

Luc Ferry dans la peau du conteur. Voyage passionnant au cœur des mythes pour y débusquer des leçons de sagesse.

Luc Ferry désire nous en persuader : nous sommes habités par la culture grecque, celle que les plus anciens mythes ont forgée à la naissance de la civilisation européenne. Il suffit pour s’en rendre compte de songer à l’abondant usage que nous faisons dans notre langage quotidien d’une multitude d’images, de métaphores et d’expressions devenues familières : nous avons la nostalgie de « l’âge d’or », nous « prenons le taureau par les cornes », nous suivons le « fil d’Ariane », nous « jouons les Cassandre », nous plongeons « dans le bras de Morphée », nous « touchons le Pactole » et parfois nous nous perdons « dans le Labyrinthe ». Ce deuxième tome d’ Apprendre à vivre  (Ferry en annonce trois autres) n’a pas pour seul but de réveiller ces « métaphores endormies » de la mythologie grecque. Il ambitionne, à partir de ce lointain héritage et par-delà leur marque historique, de chercher dans ces récits la part de sagesse qu’ils nous ont transmise.

Plus audacieux cependant : Ferry aborde la mythologie comme une « préhistoire de cette histoire (de la sagesse), comme le premier moment de la philosophie ou, pour mieux dire peut-être, sa matrice ». Cette intention-là n’est pas sans poser problème car elle prend résolument le contre-pied du consensus largement reconnu, consensus selon lequel la philosophie n’est pas née dans le prolongement des récits mythiques, mais en complète rupture avec leur mode de représentation. La quête du logos comme raoison d’être du monde et de l’homme est œuvre de raison, elle n’est plus l’objet de croyances mythiques. A quoi Ferry répond que « la mythologie n’en est pas moins d’abord et avant tout une philosophie encore « mise en récit », une tentative grandiose en vue de répondre de manière laïque à la question de la vie bonne par des leçons de sagesse vivantes et charnelles, habillées de littérature, de poésie et d’épopées plutôt que formulées dans des argumentations abstraites ». les mythes préfigurent donc aux yeux de Ferry l’avènement de la pensée philosophique.

Disons que si l’auteur se place dans cette perspective ce n’est pas par hasard. Pour lui la mythologie est porteuse de ce qu’il appelle dans ses livres précédents « une spiritualité laïque », c’est-à-dire une tentative d’élaborer une forme de sagesse qui ne passe pas par la foi en Dieu, mais s’efforce seulement de sauver les hommes des peurs qui les empêchent d’accéder ici-bas à une vie bonne et réussie. Les récits mythiques grecs, quand on en recherche les sens, contiennent ce message, selon Ferry.

Il est vrai que les Grecs ont cherché avant tout à relier leur conception de l’existence humaine à ce qu’ils appelaient le « cosmos ». L’homme est perçu comme un être fondu dans cet univers. Il n’en est qu’un fragment. Mais il n’en est pas moins partie prenante d’une totalité qui, elle, ne saurait disparaître. Aussi faut-il viser la sagesse. Celle- ci ne peut être conçue autrement que dans une vie construite en harmonie avec l’équilibre du cosmos. En ce sens-là la mythologie tout entière peut être regardée et interprétée comme une figure du salut.

Les figures divines de l’Olympe fonctionnent alors comme des Immortels garants de l’ordre universel. Il convient pourtant de préciser que l’avènement de cette harmonie fut œuvre de haute lutte contre les forces redoutables du chaos, de la confusion et du hasard. Ainsi Dionysos incarne-t-il à la fois délire et démesure dans un univers que Zeus et Apollon ont voulu serein, éternel, stable. Comme Nietzsche l’avait déjà montré, ces deux moments sont inséparables et tous deux nécessaires à l’équilibre de la vie : l’apollinien, porteur d’ordre, de beauté et surtout de mesure ; le dionysiaque, insensé, débridé, ivre, en proie à la démesure. Tel est au fond l’originalité du message mythologique. Il n’y a pas d’ordre sans victoire sur les forces du chaos, pas d’éternité cosmique sans l’inscription de l’homme dans le temps, pas d’identité sans différences, pas de causalité sans facteurs aléatoires.

La construction cosmique est fragile et la condition humaine foncièrement précaire. Parmi les nombreuses figures évoquées et choisies par Ferry, mentionnons en priorité celle d’Ulysse. Car il représente par excellence la reconquête difficile de l’harmonie perdue. La vraie patrie de l’homme est l’existence ajustée aux racines de la famille et de la cité retrouvées. Mais c’est au prix d’un double effort : refuser d’être immortel comme les dieux et demeurer fidèle à sa condition humaine, rien qu’humaine.

Comme il l’a déjà pratiqué dans le premier tome d’Apprendre à vivre, Luc Ferry a choisi de tutoyer son lecteur. Outre le caractère familier que suppose ce choix, il y a la simplicité et l’authenticité du ton. Un ton propre à la vivacité qu’implique l’art de raconter. En fin pédagogue et conteur séduisant, Ferry a testé lui-même l’impact des récits grecs sur ses propres enfants. Il en a tiré la conclusion que dans l’univers consumériste et désanchanté où nous gravitons, il est plus indispensable que jamais d’offrir à nos enfants la découverte de l’inépuisable terreau culturel de la mythologie grecque. Si celle-ci leur ouvre la porte des grandes œuvres et de la philosophie, c’est pari gagné sur l’avenir puisque les voilà déjà engagés sur le chemin de la sagesse.

François Gachoud

Luc Ferry : La sagesse des mythes. Apprendre à vivre t.2. Ed. Plon, 408 pp.

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