En réflexion...

VIE PRIVEE ET VIE PUBLIQUE : JUSQU’OU LA TRANSPARENCE ?

L’affaire DSK est révélatrice d’une tendance problématique : on a réclamé une telle transparence sur la vie du directeur du FMI qu’il est devenu impossible de séparer ses fonctions publiques des écarts de sa vie privée. Fâcheuse tendance dont DSK est responsable, mais elle ouvre la porte à des abus possibles sur le respect de la vie privée en général. La fièvre malsaine de la curiosité qui s’est emparée d’une partie de l’opinion publique, elle-même orchestrée par certains medias, s’est en effet focalisée sur une vie privée   étalée au grand jour. Sans minimiser ici le comportement irrespectueux de DSK à l’égard des femmes, il convient pourtant de défendre la présomption d’innocence et de protéger la vie privée. Car tout citoyen y a droit.

Le non-respect de la vie privée conduit aujourd’hui à des abus qu’il convient de dénoncer fermement. La preuve flagrante en a été administrée récemment par la presse du groupe Murdoch. Au mépris le plus total de la sphère privée, ces magnats de la communication n’ont pas hésité à adopter des méthodes de voyous : scoops à scandale sur la vie de célébrités, de politiciens et autres victimes ; écoutes téléphoniques généralisées, journalistes déguisant leur identité, primes allouées aux acteurs de délations. Bref, au nom de la soit-disant transparence, la frontière entre vie privée et vie publique n’a pas été respectée. C’est aussi le cas sur Internet : il y règne une absence quasi totale de régulation. Certains sites répandent les rumeurs les plus basses, les plus calomnieuses. Elles font une chasse impitoyable et voyeuriste à des vies privées. La liberté d’expression a ici bon dos : elle ne connaît pas de limites. Ainsi s’engendre une forme de tyrannie et d’injustice qui, sous couvert de transparence, prend de l’ampleur. On objectera que cela ne date pas d’hier et que la presse people alimente depuis longtemps cette tendance. Oui, mais ça va trop loin. La fermeture de « News of the world » et les arrestations de responsables jusque dans la police ont été des mesures indispensables.

Dans le cas de DSK cependant, nous nous trouvons devant une imbrication étroite entre la sphère publique et privée. Il n’est pas évident d’en délimiter clairement les rapports. D’un côté, il y a  présomption d’innocence tant que le viol ou l’agression sexuelle n’ont pas été établis et les mensonges de la victime ont compliqué la tâche au point de ne pas pouvoir établir une claire culpabilité de DSK. Mais il n’est pas blanchi pour autant. D’un autre côté, du point de vue de sa vie publique, on ne voit pas comment, à cause précisément des écarts de sa vie privée, il pourrait assumer une tâche comme celle de président de la République. DSK n’a sans doute aucune chance d’assumer de hautes fonctions dans l’Etat. Et il le sait bien lui-même malgré le risque inconsidéré qu’il a pris, malgré les avertissements antérieurs. Il le paie cher. On se trouve donc dans un cas où les incidences d’un comportement privé constituent un obstacle majeur à l’exercice d’une fonction publique et les citoyens ont le droit d’en être objectivement informés.

Reste que le principe de transparence doit être appliqué en priorité à la fonction publique des personnes et que la liberté d’expression garantie par la loi ne doit pas pénétrer la sphère privée. Ces abus doivent être poursuivis, y compris sur le Net. Mais lorsqu’un comportement personnel coupable déborde manifestement au niveau public, la presse doit jouer son rôle. Et les citoyens sont assez intelligents pour en évaluer les conséquences.

François Gachoud

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