En réflexion...

SAVONS-NOUS ENCORE NOUS ÉTONNER?

Nous étonner que nous soyons ici… ici précisément, dans l’environnement familier de nos vertes années, parce qu’un jour ce collège qui a conquis son âge vénérable, nous a pris sous son aile?

Savons-nous nous étonner d’être à nouveau réunis dans ces classes où nous avons mis en commun notre passion de savoir ?

Savons-nous nous étonner de nous retrouver soudain comme autrefois, comme si la morsure du temps n’avait pas eu de prise, n’avait rien effacé du bruissement de nos idées, du chuchotement intérieur qui rythmait notre concentration?

Savons-nous nous étonner que la mémoire ait cette étrange capacité de restituer notre passé au présent? Au présent, parce que ce qui est étonnant et réjouissant n’est-ce pas, c’est qu’après tant d’années, nous nous reconnaissions comme nous sommes et tels que nous étions? «Au fond, tu n’as pas changé» disons-nous, même si les apparences physiques ont laissé sur nos visages quelques traces d’inévitable usure.

Savons-nous encore nous étonner que notre regard, lui, n’a pas pris une ride dans les yeux des autres? Ne découvrons-nous pas alors que celui ou celle dont nous croisons le regard nous a manqué quelque part? Sinon pourquoi nous réjouirions-nous de nous retrouver?

Savons-nous donc nous étonner de notre amitié, de ses liens puissants que rien n’altère et qui nous donnent de la célébrer à nouveau dans la joie transparente du partage?

Cet étonnement-là, je souhaite aujourd’hui nous inviter à le prolonger, à l’approfondir, parce qu’on oublie souvent que, sans le pouvoir de s’étonner, la vie n’est que platitude sans relief, déroulement sans fin de la continuité lisse de nos routines quotidiennes, répétition machinale de nos gestes et de nos horaires laborieux, mortelle banalité de nos habitudes dont le pouvoir redoutable est de vider notre existence de passion et de sens.

Sachons retrouver le chemin de l’étonnement. Oui, réapprenons à nous étonner! A nous étonner de tout, de tout ce que la vie nous a donné…

Savons-nous nous étonner d’abord de notre venue à l’existence, puisque rien, absolument rien ne nécessitait que nous fussions Jacques, Laurent ou Luc, Julie, Marguerite ou Catherine? Non, rien ne nécessitait que nous soyons nés au 20ème siècle plutôt qu’aux temps des Grecs ou des Romains, en Suisse ou en France plutôt qu’en Chine ou en Afrique, au sein de telle culture et condition plutôt qu’une autre? Le mystère de notre origine ne doit-il pas beaucoup à notre étonnement? Et pas seulement le mystère de notre origine…

Savons-nous nous étonner d’habiter cette minuscule planète dont le cœur bat au milieu d’un essaim d’étoiles comme autant de soleils qui dispensent leur lumière jusqu’aux confins des mondes dont les bornes s’éloignent sans fin vers l’infini qui nous échappe et nous dépasse à la fois? «Le silence des espaces infinis m’effraie…» Blaise Pascal balbutiait son étonnement au seuil des deux infinis qui nous embrassent, le grand et le petit, donnant à l’homme sa juste place, sans orgueil ni présomption, mais avec mesure et modestie: «Car enfin qu’est ce que l’homme dans la nature ? s’exclamait Pascal? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout». Savons-nous nous étonner que nous soyons précisément à la frontière de la matière et de l’esprit? Faits de chair et de sang, mais également de cette conscience personnelle et intime capable de penser et de formuler le sens que nous donnons aux êtres et aux choses, comme à tout ce qui nous interroge?

Savons-nous nous étonner qu’Archimède ait jailli de sa baignoire en criant son «Euréka», littéralement transpercé par l’étonnement de sa découverte? Que Galilée ait pris toute la mesure de notre fragile position dans la galaxie? Qu’Einstein ait modifié notre perception de l’espace et du temps et réussi à descendre jusqu’au cœur de l’atome et de l’énergie?

Savons-nous nous étonner que Mozart nous fut donné pour nous faire goûter à jamais le miracle de sa musique? Que Van Gogh nous ait donné de voir d’un œil de feu les torrents de lumière qui éblouissent ses tableaux? Que Sophocle et Racine aient exploré pour nous les détours insondables de nos passions douloureuses? Que Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Claudel, Eluard et les autres, tous à leur façon, nous aient emportés dans des explorations poétiques indicibles et projetés dans des visions aussi insoupçonnées qu’indépassables au commun de mortels?

Savons-nous nous étonner qu’il y eut, voici bientôt quatre mille ans, un certain Abraham qui chemina vers l’inconnu, parce qu’il avait entendu l’appel d’un dieu à la fois unique et personnel qui le chargeait de conduire vers lui toutes les nations de la terre? Que Moïse à sa suite arracha ce peuple élu à l’esclavage pour le confirmer porteur d’une alliance éternelle? Que Jésus de Nazareth inscrivit dans le cœur de chaque homme la marque de sa propre vie donnée, afin de nous révéler que son Père nous aime d’un amour si fort que la mort désormais sur nous n’aura plus d’empire? Savons-nous nous étonner que nous puissions y croire, étant libres d’y croire?

Savons-nous aussi nous étonner que d’autres génies nourrirent d’autres cultures de leurs inspirations mystiques? Que Bouddha traça la Voie à huit branches qui libère l’homme de l’illusion de ses désirs et lui livra ies secrets de la méditation qui conduit à la paix nirvanique? Que Mahomet, investi de la certitude d’être le dernier prophète, fonda l’Islam pour proclamer la vérité l’Allah comme Dieu unique dans l’espoir de réunir tous les croyants sous la bannière de son nom?

Savons-nous nous étonner de tout ce qui nous donne d’aimer? D’aimer dans le regard maternel qui se penche sur l’enfant; d’aimer dans le regard admiratif de la femme pour l’homme de sa vie, dans le regard ébloui de l’homme pour la beauté de celle qu’il a choisie; d’aimer dans le regard de compassion éprouvé pour ceux qui souffrent et dans celui, bienveillant, que nous pouvons offrir à celles et ceux qu’il nous est donné de rencontrer?

Savons-nous nous étonner de tout ce que nous recevons des autres sans y penser, parce que nous croyons que cela va de soi? Mais il ne va pas de soi que tant de gens soient disponibles à notre égard dans la famille, dans les écoles, dans les services publics, dans les hôpitaux et jusqu’au cœur de cette fête.

Savons-nous enfin nous étonner de la beauté des êtres et de l’univers, beauté visible de la fleur qui palpite au vent, de la montagne blanche qui se dresse dans la lumière du matin, du désert dont les ondulations modulent leur rythme à l’instar d’une partition inédite; beauté invisible de l’âme qui repose dans notre silence intérieur et dont les méandres secrets sont enfouis au plus profond de notre psychisme; beauté invisible des mouvements de notre cœur sur la portée indicible de ses sentiments; beauté, tourmentée parfois, de nos passions cachées; beauté franche de nos joies qui montent des profondeurs de notre intériorité?

Savons-nous nous étonner de tout cela, savons-nous nous étonner encore et encore? Saurons nous entretenir en nous la faculté de s’étonner?

Platon et Aristote ont répété souvent qu’il n’y a pas d’interrogation authentiquement philosophique sans la capacité de s’étonner. Ils ont fait de cette capacité une passion. Passion de la vérité, de la recherche de vérité par et à travers l’étonnement. Ils tenaient cette passion de leur maître Socrate. Socrate qui pensait que notre approche de la vérité ne dépend pas de nos performances logiques. Elle dépend de notre façon de regarder le monde. Et cette façon de regarder le monde nécessite l’étonnement. Parce que l’étonnement nous permet de découvrir la première des vérités: c’est que rien de ce qui existe ne va de soi et que tout nous interroge.

Le privilège de l’étonnement, c’est qu’il n’offre aucune recette pour l’éprouver. Et que, deuxièmement, tout le monde peut apprendre à s’étonner. Ce qui veut dire que tout le monde peut devenir philosophe. Il suffit pour cela d’entrer par effraction dans la perception des êtres et des choses et de savoir les regarder de manière neuve, comme si eiles naissaient là, sous notre regard.

Apprenons à décoller chaque jour des certitudes trop évidentes qui ne nous font voir que la surface des réalités. Inscrivons entre nous et notre regard sur la vie la distance curieuse de notre étonnement. Nous serons alors habités par le questionnement du pourquoi. Le pourquoi de l’existence et de la vie, de la bonté à accomplir, de la vérité à défendre, de la beauté à contempler.

Peu importe que nous n’ayons pas la réponse à toutes nos questions. L’important n’est pas d’accoucher de réponses toutes faites, mais de savoir bien chercher et de savoir que la quête de vérité n’est jamais finie. Chaque jour peut être le commencement d’une découverte et la découverte que je vous souhaite, elle se trouve au fond de vous.

25 septembre 2004

Francois Gachoud

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