En réflexion...

LES GRECS, NOS MODERNES !

Elle est née en 1913. Elle fut la première femme élue au Collège de France, entra à l’Académie française en 1988 et consacra sa vie durant aux classiques grecs du siècle de Périclès. Elle s’appelle Jacqueline de Romilly. Voici qu’à plus de 90 ans, devenue presque aveugle, la grande helléniste chante encore la lumière qui nous vient d’Athènes. Elle raconte ses souvenirs dictés sur cassettes, puis imprimés sous le titre Les Roses de la solitude (1). Et dans le même élan, elle vient de publier L’Elan démocratique dans l’Athènes ancienne dans le but de faire renaître les valeurs du sens civique chez les jeunes : « Nous allons demander aux jeunes de 13 à 15 ans d’envoyer deux pages sur un acte de solidarité ou de courage qui les a touchés » confie-t-elle.

Quelle santé intellectuelle ! Mais surtout quel témoignage, quelle persévérance pour continuer de livrer au jour l’irremplaçable importance des Grecs dont nous oublions l’héritage et l’éternelle actualité. Car les Grecs sont tout simplement nos modernes ! A eux bien sûr l’invention de la démocratie, de ses principes, de ses valeurs (Solon). Mais encore l’invention de l’histoire (Hérodote, Thucydide), de l’art oratoire (Démosthène, Eschine), de la philosophie, de l’éthique, de la logique (Socrate, Platon, Aristote), de la tragédie et de la comédie (Eschyle, Sophocle, Aristophane), de la poésie et de l’épopée (Pindare, Homère), de la médecine (Hippocrate), sans compter la physique (Archimède) et les mathématiques (Pythagore). Et que dire de l’architecture, de la sculpture, de la peinture et des génies qui  ont porté ces arts au plus haut degré de perfection ? Les artistes de la Renaissance, de Léonard de Vinci à Michel-Ange et autres Raphaël, l’avaient mieux compris que nous. Car il faut bien se rendre à l’évidence : la modernité des Grecs dont les vertus ont su être réactualisées aux époques charnières de notre civilisation depuis 25 siècles, cette modernité de nos racines culturelles, artistiques, scientifiques et politiques, eh bien, nous ne la voyons plus !

La preuve ? La preuve tangible, aujourd’hui dramatique, c’est la disparition quasi consommée de l’enseignement du grec dans nos collèges. Et avec lui, celle du latin en passe de suivre à son tour la pente de la désertion. La raison d’un tel abandon ? Elle est aussi profonde que la mutation de notre société depuis plus de trente ans. Disons, pour faire bref et en visant le coeur du problème, que l’esprit marchand, l’esprit utilitariste qui fait dépendre toutes choses du fameux A quoi ça sert ? entendu évidemment au sens du profit et de la rentabilité, que cet esprit-là instrumentalise tout et tue la gratuité des valeurs. Oui, la gratuité des valeurs. Car ce qui nous est donné comme essentiel sans instrumentalisation possible, n’est-ce pas d’abord la vie elle-même et les droits qui lui sont attachés, comme la liberté et la justice, mais aussi la vérité, l’amour et la beauté, la dignité et le respect ? Par conséquent la culture elle-même et la langue qui véhicule ces valeurs.

Ainsi en va-t-il de l’enseignement du grec et du latin. Tant qu’on les considérera sous l’angle du seul savoir utile, instrumental, en concurrence avec les langues vivantes – qui voudrait en nier l’utilité ? – on ne pourra ni percevoir ni comprendre que leur rôle est ailleurs. Celui de la formation de l’esprit. L’esprit de nos racines, l’esprit des valeurs qui définissent encore et toujours la culture dont nous venons. C’est bien des Grecs que nous venons. Et c’est du fond de ses 90 printemps que Jacqueline de Romilly nous en rappelle l’éternelle jeunesse. Quelle leçon !

François Gachoud

(1) Les deux ouvrages aux Ed. de Fallois.

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