En réflexion...

QUELLE ETHIQUE POUR UNE ECOLOGIE RESPONSABLE ?

Pendant des siècles, l’homme a considéré la nature comme une force mystérieuse et hostile qu’il n’arrivait pas à domestiquer. Mais il a peu à peu mieux compris ses lois. Il a surtout inventé des techniques qui lui ont permis non seulement d’en exploiter les ressources, mais de la dominer. Aujourd’hui tout s’inverse. Les ressources de la nature sont limitées, elles s’appauvrissent irréversiblement et c’est bien l’homme qui menace de les épuiser. Il pollue sans frein son environnement et continue de détruire les équilibres naturels devenus fragiles. Ce n’est donc plus l’homme qui est démuni, mais la nature qui est vulnérable. C’est ce changement profond que Corine Pelluchon entreprend de penser : au lieu de protéger l’humain contre la nature, il faut désormais protéger la  nature contre l’humain.

Mais sur quelles bases élaborer une éthique de l’écologie ? Comment redéfinir notre rapport à la nature, à la terre, aux animaux ? L’auteure distingue l’écologie « environnementaliste » et l’écologie « profonde ». La première se préoccupe certes de préserver l’environnement, de maintenir son équilibre fragile, mais elle le fait d’abord pour nous les humains, pour notre bien-être qui en est la finalité. Mais ce n’est pas suffisant. Car cette écologie ne met pas assez en valeur la vraie place de l’être humain dans le grand tout de la biosphère. Elle ne se préoccupe pas de ce donné incontournable : nous ne sommes qu’une partie de cette totalité. L’écologie « profonde » par contre nous oblige à reconnaître que les éléments de la nature et tout ce qu’elle nous offre ont une valeur pour eux-mêmes, indépendamment de nos intérêts. Autrement dit, au lieu de se tenir au centre et de croire qu’il peut disposer de la nature et des animaux comme bon lui semble, l’homme doit prendre désormais conscience qu’il n’est qu’un élément d’un immense environnement. Prendre conscience également que, s’il ne respecte ni ne valorise la totalité de ce milieu vital, c’est lui-même qu’il remet en question, son avenir et celui des générations futures.

C’est bien à une conversion de notre attitude que Corine Pelluchon en appelle. Au lieu de privilégier, comme nous le faisons encore, l’autonomie de l’homme et les intérêts qu’il tire de son exploitation de la nature, il est temps de le rendre plus responsable de son milieu. Car la manière dont nous définissons l’autonomie de l’homme exclut toujours et encore les autres vivants, et notamment les animaux, de la communauté morale. Dans l’élevage industriel par exemple, l’animal subit un modèle qui est plus pensé pour notre confort que pour nos seuls besoins. Les animaux n’étaient-ils pas naguère juridiquement considérés simplement comme des choses, attitude qui entraîna combien d’abus en vivisection? L’auteure propose donc de bouleverser complètement notre conception traditionnelle de l’autonomie humaine. Elle prône ce qu’elle l’appelle « l’autonomie brisée ». « Brisée » au sens où notre destin implique de remettre en cause radicalement notre égocentrisme anthropologique, parce qu’il est lié plus que jamais à celui de la biosphère, à une gestion juste de la terre, de ses ressources, de tous les vivants sans lesquels nous ne pourrions simplement pas vivre.

En fait, nous sommes aussi vulnérables que la nature dont nous sommes responsables et c’est parce que nous sommes vulnérables que nous sommes responsables. Tel est le cœur du message éthique de Corine Pelluchon. L’éthique de la vulnérabilité qu’elle soutient postule des applications à honorer désormais car c’est une éthique qui n’est pas d’abord fondée sur nos droits. C’est une éthique du devoir vis-à-vis des autres. Les autres, c’est bien sûr nos semblables qu’il s’agit d’assister dans leur fragilité, leurs souffrances, leur vieillesse, il ne faut pas l’oublier à l’heure où la durée de la vie humaine s’accroît. Mais c’est aussi et surtout ce à quoi nous répondons et la manière dont nous répondons de manière responsable à l’impératif de la biodiversité.  Chaque espèce vivante a sa valeur propre, une valeur qu’il s’agit de respecter et sauvegarder. Ce que nous nous autorisons à faire ou à ne pas faire sur tous les vivants révèle finalement notre degré d’humanité.

François Gachoud

Corine Pelluchon : Eléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature. Ed. Cerf, coll. Humanités, 348 pp.

PELLUCHON-Lib.-14.04.12pdf

 

Télécharger le PDF

En pionnière, Corine Pelluchon redéfinit les fondements de notre rapport à la terre, aux animaux, à nous-mêmes.

Partager l'article
Share on Facebook
Facebook